Pas d'euro durable sans euro-dividende

Philippe Van Parijs
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Alors que d'aucuns en Europe prônent la sortie l'Euro de la Grèce et que les plans se multiplient sans sauver ce pays, Philippe Van Parijs, professeur à l'UCL, demande de réfléchir au cas des États-Unis et du dollar pour trouver une solution durable.

La crise de l’euro, entend-on aujourd’hui, était parfaitement prévisible. Et certains, c’est indiscutable, l’avaient prédite, en particulier plusieurs économistes américains. Martin Feldstein, par exemple, l’économiste de Harvard qui a failli succéder à Alan Greenspan à la tête de la banque centrale américaine. Comme il se fait une fête de le rappeler aujourd’hui, il expliquait dès les années 1990 à qui voulait l’entendre que la création de l’euro, pour astucieuse qu’elle soit sur plan politique, était, sur le plan économique, une aberration.

Il est rarement mauvais de prêter l’oreille aux conseils de ceux dont les prévisions se sont réalisées. Mais s’il est si aberrant à leurs yeux que les États membres de l’Union européenne se dotent d’une monnaie commune, pourquoi ne l’est-ce pas tout autant pour les cinquante États des États-Unis? Leur intégration dans la zone dollar ne les empêche-t-elle pas aussi de recourir à la dévaluation pour faire face efficacement à une baisse de leur compétitivité et au déséquilibre commercial qui y est associé? Ne les empêche-t-elle pas tout autant d’adopter la politique monétaire la plus appropriée à la conjoncture locale en termes de chômage et d’inflation?

L'exemple des États-Unis

A cette question, Feldstein et ses collègues ont une réponse qui peut se résumer en deux propositions:

- des états ont d’autant plus intérêt à adopter une monnaie commune — et d’éviter ainsi les coûts et incertitudes liés à la pluralité de leurs monnaies — que l’ensemble qu’ils forment présente quatre caractéristiques: homogénéité, flexibilité, mobilité et solidarité;

- ces caractéristiques sont globalement bien moins présentes dans l’Eurozone qu’aux États-Unis et le resteront.

Homogénéité d’abord. Si les économies des états concernés étaient des répliques l’une de l’autre, avec des secteurs industriels également représentés et une productivité évoluant en parallèle, l’adoption d’une monnaie commune n’aurait que des avantages. Mais en Europe comme aux États-Unis, on en est loin: l’intégration dans un marché unique tend au contraire à encourager la spécialisation industrielle de chaque état et donc la vulnérabilité à des chocs asymétriques que l’unicité de la monnaie rend plus difficiles à absorber.

Ceci ne serait pas trop gênant si les économies des divers états concernés, et en particulier leurs marchés du travail, étaient très flexibles. Faute de pouvoir être compensée par une dévaluation de sa monnaie, la détérioration de la compétitivité d’un état pourrait alors être amortie, sans gonflement périlleux de son chômage et de ses dépenses sociales, par une réduction des salaires nominaux. Mais si une telle flexibilité à la baisse n’est guère élevée aux États-Unis, elle l’est encore moins en Europe en raison d’un mouvement syndical plus influent et d’une législation sociale plus contraignante.

La différence est encore plus marquée au niveau de la troisième caractéristique. Même s’il ne faut pas en exagérer la rapidité ni l’ampleur, la mobilité inter-étatique permet de réduire graduellement le chômage dans les états américains touchés par une baisse de leur compétitivité et de les délester ainsi d’une part des dépenses sociales qui y sont liées. En Europe, ne fût-ce que pour des raisons linguistiques, la mobilité inter-étatique concernée est aujourd’hui bien inférieure à ce qu’elle est aux États-Unis et elle entraîne des coûts d’intégration bien supérieurs.

Indispensable et difficile solidarité

Enfin et surtout, il y a la solidarité. N’est-elle pas nettement plus généreuse en Europe qu’aux États-Unis? Sans doute, mais au niveau intra-étatique seulement. Or, en cas de monnaie commune, la solidarité intra-étatique n’est pas stabilisatrice mais déstabilisatrice: un choc économique négatif amplifie abruptement les obligations sociales de l’état concerné et creuse son déficit public. La solidarité inter-étatique, au contraire est stabilisatrice, et elle est massivement plus élevée aux États-Unis qu’au sein de l’Eurozone, l’essentiel de la redistribution interpersonnelle y étant organisée par l’État fédéral. Pour que Feldstein puisse prédire l’échec de l’euro sans condamner du même coup le dollar, il était crucial pour lui de souligner cette différence: chaque perte d’un dollar de PIB par tête par un état est automatiquement compensée par un ajustement des taxes et transferts à raison de 40% aux États-Unis, mais de moins de 1% au sein de l’Union européenne.[1]

Ces chiffres doivent être nuancés et mis à jour. Mais ils suffisent à rendre incontournable la conclusion suivante. Faute de pouvoir mettre beaucoup d’espoir dans un accroissement significatif de l’homogénéité, de la flexibilité ou de la mobilité, la durabilité de l’Eurozone ne peut compter que sur un accroissement drastique de la solidarité inter-étatique. C’est précisément parce qu’il ne croit pas cette option possible que Feldstein estime aujourd’hui pouvoir proclamer l’échec de l’euro. Quiconque croit à l’avenir de l’euro doit au contraire en démontrer la possibilité.

Cette possibilité, il est peu prometteur de la chercher dans une séquence indéfinie de transferts aux budgets des états en difficulté, âprement négociés au fil d’une kyrielle de réunions inter-gouvernementales et accompagnés d’un contrôle humiliant de l’usage qui en est fait. Une amplification drastique et durable de la solidarité inter-étatique n’est concevable que si, comme aux États-Unis et du reste aussi comme au sein de la république fédérale allemande, elle peut prendre pour l’essentiel la forme automatique d’un système de transferts interpersonnels ignorant les frontières des états.

Un revenu socle

Est-ce à dire qu’il s’agit de développer un méga-État providence pan-européen qui soit la réplique du système fiscal et social américain? C’est hors de question. Ce dont l’Europe et l’euro ont besoin est beaucoup plus simple mais pas pour autant moins puissant : un revenu-socle modeste et uniforme attribué à tous les résidents fiscaux de l’eurozone et financé par exemple par une TVA prélevée sur l’ensemble du territoire concerné.

Un tel euro-dividende ne constitue pas seulement un mécanisme stabilisateur dont la survie de l’euro ne pourra pas se passer. Il offre aussi une manière simple de s’assurer que tous les citoyens, toutes les régions, tous les états de l’Eurozone — et pas seulement ceux d’entre eux qui sont les mieux placés — profitent effectivement et visiblement des bienfaits supposés découler de la création du marché unique européen. Son instauration urgente est une affaire de justice non moins que d’efficacité.

 

Philippe Van Parijs, UCLouvain, Chaire Hoover d’éthique économique et sociale & Nuffield College, Oxford

Docteur en sciences sociales et en philosophie, Philippe Van Parijs est aussi un économiste. Il s'intéresse tout particulièrement aux questions d'éthique et de solidarité. Il est un des promoteurs de l'allocation universelle. Dernier ouvrage paru : Linguistic Justice for Europe and for the World (Oxford University Press, 2011).

 

[1] Feldstein s’appuie sur une étude Xavier Sala-i-Martin et Jeffrey Sachs (“Fiscal Federalism and Optimal Currency Areas: Evidence for Europe from the Unites States”, NBER Workin Paper 3855, October 1991)? Relayant en conclusion la thèse selon laquelle “ce système d’assurance régionale fourni par l’État fédéral est l’une des raisons cruciales pour lesquelles le système de taux fixes a survécu au soin des États-Unis sans problème majeur”, Sala-i-Martin et Sachs suggèrent aux partisans d’une monnaie européenne unifiée d’en tirer la leçon suivante: “la création d’une monnaie unique sans système d’assurance fédéral pourrait fort bien finir par conduire le projet à l’échec.”

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