Orban, et après ?

Mark Hunyadi
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Que disent de la société hongroise d'aujourd'hui les mesures prises par Viktor Orban? Selon Mark Hunyadi, professeur de philosophie et hongrois d'origine, elles dévoilent, entre autres, la faiblesse de la culture politique de la population et l'absence d'un personnel politique efficace et intègre. Pas de quoi être optimiste.

Des détails trop importants

On n’en croit pas ses yeux : la nouvelle Constitution hongroise, entrée en vigueur le 1er janvier dernier, ne s’appelle pas "Constitution" ou "Loi fondamentale". Elle s’intitule : "Profession de foi nationale", et met en exergue le premier vers de l’hymne national hongrois, qui est en fait, dans son entier, une prière : "Dieu, bénis l’homme hongrois".

Dans une Hongrie en pleine déliquescence économique, une Hongrie où les retraités sont condamnés à végéter, où les jeunes sont privés d’avenir, où la classe moyenne est surendettée et où les pauvres sont criminalisés (fouiller dans les poubelles est devenu un délit !), l’intitulé de la Constitution devrait être le moindre de nos soucis. Un détail sans importance. Mais ça ne l’est pas. Comme ne l’est pas le retrait de la concession à la radio d’opposition Klubradio. Comme ne l’est pas la nomination au 1er février prochain à la direction du Nouveau Théâtre de György [Georges] Dörner, un antisémite notoire, membre affiché de Jobbik, le parti d’extrême-droite, et qui se désigne lui-même comme "national-radical". Comme ne l’est pas non plus la mise au pas des médias nationaux, pour qui la manifestation du 2 janvier dernier n’a même pas existé. Comme ne l’est pas la modification de la loi électorale, qui de fait assure à Orban le pouvoir d’un parti unique. Comme ne l’est pas non plus l’interdiction désormais constitutionnalisée du mariage homosexuel. Comme ne l’est pas la limitation du droit à l’avortement ou celle de la liberté religieuse, ni l’hallucinante mise au garde-à-vous des juges du pays.

Confondre démocratie et nationalisme

Dans le contexte de la Hongrie d’Orban, rien de tout cela n’est un détail, parce que tout va dans le même sens. Mais ce sens n’est pas simplement l’autoritarisme d’un homme, comme on le lit trop souvent. Cet autoritarisme est le symptôme d’un phénomène bien plus profond, et jamais vraiment élucidé dans la Hongrie contemporaine. Ce phénomène, c’est la confusion de la démocratie et du nationalisme. Quels que soient les déboires du pouvoir actuel, ce pouvoir est considéré par la population avant tout comme hongrois, c'est-à-dire non imposé par l’étranger comme le fut celui de Moscou. Cela est décisif aux yeux des électeurs du Fidesz, le parti d’Orban. Pour sa majorité silencieuse, il est bien plus important de défendre la Hongrie que la démocratie. Les droits individuels, les droits des minorités, l’indépendance de la justice ou la liberté de la presse, tout cela est secondaire au regard de l’affirmation hongroise de soi. Le discours des droits est, d’une manière générale, bien trop abstrait pour une population sans vraie culture politique. La démocratie, cela veut bien plutôt dire, par exemple, délivrer un passeport hongrois à tout Hongrois de Slovaquie qui se déclare hongrois. 

Dans un pays où l’on chante, les yeux toujours embués, l’hymne national à la moindre inauguration de stand de légumes (et plutôt deux fois qu’une : avant, et après), la nation est le seul vrai référent politique. Ce qui veut dire que la nation étouffe la politique. Le symbole le plus patent en est le changement de nom du pays : non plus République de Hongrie, mais Hongrie tout court. Cela pourrait être à nouveau un détail sans importance. C’est manifestement ce que pense d’ailleurs le porte-parole du gouvernement, qui balaye toutes les interrogations d’un revers de main : "La Hongrie s’est toujours appelée Hongrie. Quant aux documents officiels, pièces de monnaie et tout ce qui comporte la mention que la Hongrie est une République, on les change dès qu’ils sont usés, qu’ils sont caducs". Il se garde bien toutefois de désigner le régime qui succédera à la défunte République. On notera tout de même en passant que depuis le 1er janvier, la Hongrie est la seule non-République du monde qui garde à sa tête… un président de la République. Il est vrai que celui-ci, le servile Pal Schmitt, est une potiche qui pourrait tout aussi bien ne pas être. Lui est un détail, un vrai.

Ce qui compte donc, ce n’est plus la forme politique de l’État hongrois, mais la hongritude. Ce qui permet un clin d’œil irrédentiste appuyé aux minorités hongroises de Slovaquie, de Roumanie, d’Ukraine. De même, l’électorat de base du Fidesz n’aime pas les Roms, alors pourquoi assurer des droits démocratiques aux minorités ? La majorité silencieuse est sourdement convaincue que la presse est aux mains des Juifs ; alors pourquoi s’insurger contre la réforme des médias ? Pourquoi s’insurger contre la mise au pas de la justice, alors que celle-ci n’a jamais été indépendante ? L’acquiescement de la majorité procède toujours de la même logique : une bonne petite dictature hongroise vaudra toujours mieux que n’importe quel libéralisme cosmopolite. 

Parlez de bien commun, on vous rira au nez

Ce faisant, la population (et pas seulement Orban !) a de fait tourné le dos à l’Union Européenne. Mais le nationalisme n’est pas la seule explication. L’incapacité du pays à se réformer depuis vingt ans, c'est-à-dire depuis le changement de régime, a durablement sapé la confiance de la population en ses institutions. Le Parlement a montré la voie, en réformant plus de soixante fois le droit social du pays depuis 1990, sans qu’aucune des mesures édictées n’entre en vigueur. Dans des institutions de proximité, comme les hôpitaux et le système de santé en général, les gens ne rencontrent que corruption et inefficacité. La justice est poussive. Du coup, chacun essaie de tirer son épingle du jeu, de se soustraire à toute règle contraignante et de se débrouiller comme il peut. Parlez de bien commun, on vous rira au nez. La seule règle qui vaille est : "Sauve qui peut".

Certes, le 2 janvier dernier, lors de la manifestation qui a réuni quelques dizaines de milliers de personnes, le voile s’est quelque peu déchiré. Les manifestants ont essayé de faire entendre à Orban et à sa pitoyable clique – claquemurés pendant ce temps à l’opéra, où ils célébraient entre eux une Constitution " grandiose " – que la nation ne remplaçait pas le bien commun, que le peuple, ce n’est pas les électeurs du Fidesz, et qu’une Constitution n’est pas une profession de foi. Il faut qu’Orban disparaisse, c’est sûr, que sa morgue et sa vulgarité ne soient qu’un souvenir. Mais pour mettre qui à sa place ? La Hongrie a besoin de quelqu’un qu’elle n’a pas : d’un homme ou une femme politique intègre, non seulement sachant ce qu’est le bien commun, ce qui est déjà difficile, mais sachant faire comprendre à la population pourquoi le bien commun est important, ce qui l’est encore plus. Quelqu’un qui lui fasse comprendre par exemple qu’une Constitution n’est pas là pour refléter la voix de la majorité, mais pour régler équitablement le pluralisme. Or, ceci est une tâche d’éducation démocratique à laquelle personne en Hongrie n’a été préparé. C’est pourquoi son avenir est désespérément sombre.

Mark Hunyadi, professeur de philosophie à l’Université catholique de Louvain

C'est en sa qualité d'intellectuel d'origine hongroise que Mark Hunyadi s'exprime ici. Mais ce professeur de philosophie de l'UCL est aussi un chercheur ayant fait ses classes avec, entre autres, Habermas. Spécialiste de l'éthique, son dernier livre : "L'homme en contexte.  Essai de philosophie morale", sortira prochainement aux éditions du Cerf.

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