Ohio, plus que jamais déterminant

Katya Long
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Les élections présidentielles américaines se jouent au niveau des états. Les sondages nationaux ne reflètent donc que très partiellement la probable issue du scrutin. C'est ce que rappelle aujourd'hui Katya Long avec l'exemple d'un des plus symboliques d'entre eux : l'Ohio

Alors que le rebond national de Mitt Romney après sa bonne prestation face à un Obama en piètre forme se traduit par des sondages très favorables dans le plus gros swing-state, la Floride, l’Ohio avec ses 18 grands électeurs prend une importance cruciale. Il représente en effet le pare-feu de la candidature d’Obama qui, s’il gagne l’Ohio et un autre swing-state, sera en bonne posture pour assurer sa réélection. A contrario donc, l’Ohio est le graal de Romney puisqu’une victoire là, accompagnée d’un succès en Floride lui ouvrirait une voie vers la Maison Blanche. En effet, il suffirait à Romney de gagner la Virginie, la Caroline du Nord, la Floride (trois swing states où les sondages lui donnent un petit avantage), l’Ohio ainsi que les états traditionnellement républicains comme le Texas et le Wyoming pour atteindre 266 grands électeurs. Il ne manquerait donc plus qu’une victoire dans le Colorado qui lui est plutôt favorable pour franchir la barre de 270 ce qui lui ouvrirait les portes du 1600 Pennsylvania Avenue.

Un symbole

Au-delà de la dimension stratégique d’une victoire dans l’Ohio, il y en a une symbolique. Depuis 1944, le Buckeye state (surnommé ainsi en raison de la variété de marronniers qui y poussent) a toujours voté pour le candidat victorieux, à l’exception notable de 1960 où Nixon y a battu Kennedy. De plus, aucun président républicain n’a été élu sans avoir gagné l’Ohio. L’expression " as Ohio goes, so goes the Nation " résume parfaitement ce comportement électoral qui reflète les tendances nationales mais aussi le rôle pivot de cet état du Midwest. En raison du système " winner takes all " qui voit le candidat arrivé en tête rafler l’ensemble des grands électeurs d’un état (à part le Maine et le Nebraska qui ont un système plus complexe qui divise leurs grands électeurs), les campagnes présidentielles ne se jouent que dans une grosse dizaine d’états compétitifs, les fameux " battleground states ". L’Ohio en est l’un des plus gros avec 18 grands électeurs, ce qui en fait un objet de convoitise. Un état réellement " swing " puisqu’il a voté trois fois pour un républicain (1988, 2000 et 2004) et trois fois pour un démocrate (1992, 1996 et 2008), l’Ohio est mauve (un mélange du bleu des démocrates et du rouge des républicains). Divisé entre un nord industriel le long du lac Erie, l’économie de la connaissance dans le centre, les mines de charbons à l’est et le sud et l’ouest agricole, l’Ohio reste un état riche (la vingtième économie mondiale, au même rang que la Belgique) mais marqué par la désindustrialisation. Les démocrates trouvent leurs soutiens au nord, le long du lac chez les ouvriers syndiqués, dans l’îlot libéral autour des universités et de la capitale Columbus au centre et dans les villes minières des Appalaches à l’est. Les républicains eux dominent les zones rurales du centre et de l’ouest, ainsi que les banlieues conservatrices des grandes villes. Longtemps dominé par les ouvriers blancs, l’électorat de l’Ohio connaît des transformations démographiques, qui si elles ne sont pas aussi rapides et impressionnantes que celles d'états comme l’Arizona ou le Colorado, n’en sont pas moins notables. La place croissante des énergies renouvelables, des industries agro-alimentaire et médicale, des industries innovantes et de la recherche qui les accompagne attire une population éduquée plus libérale. En même temps, la reprise des industries plus traditionnelles liée à l’automobile crée des opportunités pour des ouvriers latinos eux aussi plus favorables aux démocrates. Mais à l’heure actuelle, ces changements ne sont pas assez importants pour faire basculer l’Ohio définitivement dans le bleu.

L'enjeu des "cols bleus"

L’enjeu pour Mitt Romney est d’essayer d’attirer à lui des électeurs ouvriers, déçus du bilan économique d’Obama et séduits par les positions conservatrices des républicains sur les questions de sociétés. Les fameux " Reagan democrats ", les cols bleus réticents au mariage homosexuel et à l’avortement. Le ticket Romney/Ryan ne ménage pas ses efforts dans ce sens. La semaine dernière l’un ou l’autre candidat était présent dans l’Ohio, critiquant sans relâche le bilan économique du président sortant, notamment auprès des mineurs de l’est de l’état où la politique d’Obama en matière environnementale est une menace pour l’énergie issue du charbon et donc pour leurs emplois. De son coté, Obama, séquestré pour la préparation du deuxième débat, ne lâche pas prise et y dépêche le vice-Président Biden, originaire de la ville industrielle de Scranton dans la Pennsylvanie voisine. Le message de la campagne Obama porte lui aussi sur l’économie, mettant en avant les 8,8 milliards de dollars reçus par l’Ohio grâce au stimulus et qui ont permis de développer des industries vertes, de renouveler les infrastructures vieillissantes et d’aider des villes au bord de la banqueroute à payer leurs employés. Mais c’est surtout le sauvetage de Detroit qui est au cœur de la stratégie d’Obama dans l’Ohio. État limitrophe du cœur historique de l’industrie automobile, 1 emploi sur 8 dans l’Ohio en dépend. En 2008, Romney avait écrit une tribune dans le New York Times appelant le gouvernement à laisser les grandes industries de Detroit faire faillite. Elu président, Obama continue et amplifie la politique de son prédécesseur en soutenant General Motors et Chrysler avec 62 milliards de dollars d’argent public. Ce pari risqué a porté ses fruits en matière d’emploi (même s’il est peu probable que l’Etat récupère entièrement son investissement comme l’avait promis l’administration). GM et Chrysler ont modernisé et adapté leur offre et ont renoué avec les bénéfices. Plus d’un million d’emplois directs et indirects ont été crées ou sauvés. Par conséquent, les états du Midwest comme le Michigan, l’Indiana et l’Ohio connaissent une amélioration de leur situation économique plus rapide que le reste du pays. Ainsi, le taux de chômage dans l’Ohio était de 7,2% en août, un point de moins que la moyenne nationale. Obama espère que les électeurs du Buckeye state sauront s’en souvenir le 6 novembre. Les derniers sondages où il devance Mitt Romney de 1,7% en moyenne nourrissent cet espoir.

Katya Long, chargée de recherche au FNRS

Spécialiste du système politique américain, Katya Long a consacré sa thèse au dilemme républicain dans les premières décennies de l'histoire des États-Unis. Elle est aujourd'hui attachée au Centre de recherche sur la vie politique de l'ULB (CEVIPOL) et s'intéresse particulièrement à la présidence américaine.

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