Nucléaire iranien: promesses de réchauffement et embûches

Thierry Kellenr et Elena Aoun
Thierry Kellenr et Elena Aoun - © Tous droits réservés

L’accord sur le nucléaire iranien est porteur d’espoir. Mais, pour Elena Aoun et Thierry Kellner, deux spécialistes de la région, tant en Iran qu’aux États-Unis, il se heurte à de puissants intérêts politiques, idéologiques et économiques. Rien n’est donc encore véritablement acquis dans ce conflit qui empoisonne une partie du monde déjà très perturbée.

L’annonce d’un accord intermédiaire de six mois sur le nucléaire entre les P5+1 (5 membres permanents du Conseil de sécurité + l’Allemagne) et l’Iran est la première bonne nouvelle qui, depuis longtemps, vient éclaircir les perspectives bien sombres au Moyen-Orient.

Cet accord que Barack Obama a qualifié de " première étape importante " est le fruit d’une reconnaissance des impasses, et de leur dangerosité, par les deux principaux acteurs, l’Iran et les États-Unis.

De fait, en juin dernier, la population iranienne, accablée par les sanctions internationales et par le climat répressif sous la présidence Ahmadinejad, s’est exprimée clairement en faveur d’un changement en portant à la présidence Hassan Rohani.

Par certains gestes d’ouverture, ses prises de parole publiques et certaines nominations, ce dernier a cherché depuis son entrée en fonction en août à marquer une rupture avec son prédécesseur, surtout à l’international.

Cette volonté d’ouverture a principalement tourné autour de l’épineux dossier du nucléaire. Hautement symbolique, une rencontre entre les présidents iranien et français a eu lieu en marge de l’Assemblée Générale de l’ONU et, fait sans précédent depuis la révolution islamique, Rohani s’était aussi entretenu au téléphone avec le président américain.

Dans la foulée, des entretiens préliminaires autour du nucléaire ont réuni les négociateurs iraniens avec ceux des P5+1 (mi-octobre, Genève). Une négociation difficile a failli aboutir début novembre, avant que les difficultés techniques, le manque de confiance et le ton intransigeant du ministre des Affaires étrangères français ne s’en mêlent.

Aujourd’hui, un accord – dont les détails n’ont toujours pas été divulgués au moment où ces lignes sont écrites – a finalement pu être trouvé. Il faudra maintenant non seulement le mettre en œuvre, poursuivre le processus de rétablissement de la confiance en vue d’un accord définitif, mais aussi le protéger des nombreuses forces qui lui sont hostiles.

Des forces hostiles à l’accord

Cette percée résulte au premier chef d’une prise de conscience, tant à Washington qu’à Téhéran, de l’impasse dans laquelle chacun se retrouvait.

Du côté de l’administration Obama, les conclusions semblent avoir été tirées de plus de deux décennies de recours contre-productif à la force.

A l’heure où se greffent des situations de crise comme en Syrie ou en Égypte à celles de supposés " post-conflits " comme en Irak ou en Afghanistan, les États-Unis semblent conscients des risques d’une instabilité incontrôlable dans une région stratégique tant du point de vue énergétique que celui des échanges (eu égard au canal de Suez).

Pour sa part, l’Iran est économiquement exsangue, politiquement plus isolé que jamais et tous les paramètres de sa sécurité se sont dégradés à ses frontières : situation de quasi " guerre froide " avec l’Arabie saoudite, instabilité en Irak, guerre en Syrie (où s’épuisent ses seuls alliés dans la région, le régime d’Assad et le Hezbollah libanais) ; retour partiel des Taliban en Afghanistan ; regain d’activité de groupes sunnites radicaux à la frontière du Sistan-Balouchistan…

Si de nombreux aiguillons existent donc pour pousser Téhéran et Washington à trouver un terrain d’entente (déjà secrètement depuis mars dernier venons-nous d’apprendre), de multiples forces s’opposent à une telle évolution, les unes émanant des deux capitales elles-mêmes, les autres de certains acteurs tiers.

Tout d’abord, en Iran, l’accession au pouvoir de Rohani n’implique pas une maîtrise totale du jeu politique. Si l’ayatollah Khamenei, le Guide (et donc l’arbitre) suprême, cautionne pour l’instant les orientations adoptées par le nouveau président sur le dossier nucléaire, de nombreux intérêts sont en cause : ceux de la frange la plus conservatrice du régime, très attachée au dogme de l’anti-américanisme de la révolution islamique, ainsi que ceux des Gardiens de la révolution dont les intérêts économiques et financiers ont explosé ces dernières années.

Une ouverture du régime vers le monde occidental serait non seulement perçue comme une hérésie, mais aussi comme une menace pour des entreprises quasi-monopolistiques. Plusieurs faits attestent que ces cercles-là entendent surveiller l’action du nouveau président et le rappeler à l’ordre au besoin : critiques adressées au sujet de son entretien téléphonique avec Obama ; accueil très discourtois à son retour de New York ; récente campagne d’affiches anti-américaines à Téhéran ou encore concours récompensant une " réalisation " anti-américaine.

Rohani va devoir défendre l’accord en interne et le mettre en œuvre en réussissant un vrai tour de force : satisfaire à la fois les intérêts de ses puissants rivaux iraniens et ceux de ses interlocuteurs occidentaux.

Curieusement, l’administration Obama est confrontée à des difficultés similaires. En effet, de nombreux membres du Congrès ont une vision idéologique très tranchée de Téhéran et militent en faveur d’une approche exclusivement coercitive.

Si Obama a réussi à empêcher l’adoption par le Congrès de nouvelles sanctions unilatérales contre l’Iran en amont des négociations récentes, il va devoir défendre l’accord contre certains groupes politiques américains qui relayent traditionnellement assez largement les positions du gouvernement israélien.

Or, ce dernier est l’un des partisans les plus fervents d’une solution musclée au dossier nucléaire iranien. Depuis plusieurs mois, le gouvernement Netanyahou mène une campagne aussi virulente qu’active contre un rapprochement entre Téhéran et Washington qui se ferait sur la base d’un compromis sur le dossier nucléaire. Il n’a eu de cesse de présenter le président Rohani comme un " loup déguisé en agneau " dont la stratégie reposerait sur une ouverture factice destinée à lui obtenir le temps suffisant pour achever la construction de l’arme nucléaire, de démarcher activement ses visiteurs et ses hôtes parmi les responsables des pays impliqués dans la négociation, et de menacer d’agir seul – par la force – au cas où un éventuel accord ne le satisferait pas.

Sans surprise, Tel Aviv a réservé un très mauvais accueil à l’accord qui vient d’être passé. Il l’a dénoncé comme " un mauvais texte qui offre exactement ce que l’Iran voulait ". Le ministre israélien de l’Économie a déjà fait savoir qu’" Israël n’est pas engagé par un accord qui menace sa propre existence " et rappelé que son pays avait " le droit de se défendre ".

Que se passerait-il si, choisissant l’option militaire, l’équipe Netanyahou décidait de manière irresponsable de mener des frappes contre les installations nucléaires iraniennes en faisant peut-être au passage un détour par le Liban pour frapper un Hezbollah affaibli par la guerre en Syrie dans l’espoir de se prémunir de représailles ?

Un vrai défi pour l’administration Obama d’autant que le gouvernement israélien pourrait être encouragé dans cette voie par l’alliance objective qui semble s’être nouée avec un autre grand acteur régional, allié de Washington : l’Arabie Saoudite. Traditionnellement hostile à une République islamique chiite, révolutionnaire, aux visées expansionnistes dans le golfe Persique et dénonciatrice de l’ordre régional dominé par les États-Unis et leurs alliés, dont Riyad, ce dernier est également hostile aux perspectives d’un rapprochement irano-américain.

Plusieurs indices suggèrent que, ces dernières semaines, des contacts discrets ont été établis entre Riyad et Tel Aviv. La possibilité d’ouvrir l’espace saoudien aux avions israéliens afin de mener une frappe sur le sol iranien pourrait avoir été évoquée, mais cette rumeur est difficile à confirmer.

En tout état de cause, dans un tel scénario belliciste, l’accord sur le nucléaire, accouché aux forceps, ne survivrait pas, sans parler des conséquences incalculables tant pour l’ensemble du Moyen-Orient que pour l’image et même la sécurité d’Israël qui se retrouverait sans doute plus isolé que jamais après une telle opération dans le contexte actuel.

Un futur incertain

Au final, si des conjonctures extrêmement favorables permettent aujourd’hui le début d’une solution négociée au dossier nucléaire iranien et un désenclavement de la République islamique susceptible de réduire les tensions dans la région et de favoriser les sorties de crises par ailleurs complexes, les acteurs qui ont intérêt à empêcher une telle évolution sont nombreux et puissants.

L’on peut simplement espérer que l’administration Obama et ses alliés européens d’une part, l’équipe de Rohani en Iran d’autre part, sauront non seulement se rappeler les impasses créées par des solutions guerrières et l’urgence d’un apaisement dans un environnement plus volatil que jamais, mais s’imposer également dans le rapport de forces interne tout en circonvenant les visées disruptives tant de leurs alliés que de leurs ennemis extérieurs.

Elena Aoun et Thierry Kellner, enseignants (UCL et ULB)

Elena Aoun est professeure à l’UCL de Mons et chercheure au CECRI (Centre d’études des crises et des conflits internationaux). Ses travaux portent entre autres sur les conflits et les crises du Moyen-Orient. Thierry Kellner est maître de conférences à l'ULB et chercheur au REPI (Recherche et enseignement en politique internationale). Ses travaux portent entre autres sur l'Iran et l'évolution interne et externe des républiques d'Asie centrale.

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