Nous devons oser plus d'islam

Nous devons oser plus d’islam
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L’intolérance se nourrit de l’ignorance. Nous ne connaissons rien à l’islam. Ayons l’honnêteté de le reconnaître. Nous le résumons depuis des mois à Daech (Etat islamique, ou EI, en arabe, ndlr) et au terrorisme djihadiste en Europe. En oubliant que les premières victimes de ce terrorisme sont les musulmans (37 morts hier à Sanaa, le carnage de l’école pakistanaise il y a quelques semaines).

Il n’y aura pas d’intégration de l’islam dans la société européenne sans une meilleure connaissance. Elle commence sans doute par l’enseignement où il devient urgentissime d’enseigner l’histoire des religions. De toutes les religions. Dans un cadre pédagogique neutre et objectif.

C’est de plus d’islam dont nous avons besoin…

Dans le flot incessant de commentaires de spécialistes et pseudo-spécialistes qui se succèdent sur les chaînes d’info continue et sur les réseaux sociaux, deux petites informations sont en train de passer inaperçues.

La vitrine d’un kebab situé près d’une mosquée est plastiquée près de Lyon. Un lieu de prière est la cible de tirs à balles réelles dans l’Aude. Les barbares qui ont massacré la rédaction de Charlie sont en train d’obtenir ce qu’ils veulent.

Ce n’est pas un hasard si, hier, c’est un journal libertaire qui a été visé. Hier, ce ne sont pas Valeurs Actuelles, le Point, Le Vif où tous ces hebdos qui font leur beurre sur la crainte de l’islam depuis des mois. En toute liberté. Sans contraintes (et j’aurais été le premier à manifester si c’était la rédaction d’un des ces médias qui avait été décimée).

Non, les barbares se sont attaqués à Charlie. Bien entendu, il s’en trouveront certains d’entre vous pour me dire que Charlie a, depuis la période Philippe Val, versé dans un laïcisme peu tolérant et frise parfois avec les limites de l’islamophobie. C’est oublier que Charlie tire à vue également sur les intégristes cathos ou israélites. Ce que la plupart des autres titres de presse se gardent bien de faire, agitant régulièrement avec leurs couvertures démagos le fantasme des dangers de l’islam.

Ils offrent aux barbares l’essence même de ce qu’ils recherchent

Hier Rioufol et Le Pen, avant-hier Zemmour qui parade à Bruxelles se plaignant de la censure en tête de gondole de tous les médias belges. Leurs zélotes belges emboîtent le pas.

Leur discours a depuis longtemps percé les digues de protection mises autour de l’extrême-droite. Ils recrutent leurs lecteurs et leurs électeurs partout. Il est désormais normalisé de demander à tous les musulmans de se désolidariser des crimes de Daech, d’Al Qaïda et de l’ensemble de la planète djihadiste. Il devient acceptable de dérouler le tapis rouge, dans une librairie ayant pignon sur rue, à un polémiste qui considère envisageable l’idée de la déportation de 5 millions de musulmans et qui a été condamné pour incitation à la haine raciale. Il devient "compréhensible" d’agresser une femme parce qu’elle porte un voile.

Ce n’est pourtant pas à ces gens-là que les barbares se sont attaqués. Ils leur sont trop utiles. En polarisant le débat, en considérant que s’appeler Mohammed, Selim ou Rokhaya constitue déjà en soi une entrave à la laïcité, ces gens-là offrent aux barbares l’essence même de ce qu’ils recherchent : l’image d’une société européenne qui ne veut pas de l’islam.

Il y aura un après 7 janvier. Dans quelques jours, les chaînes d’infos continues, Facebook et Twitter, toutes ces mamelles auxquelles nous nous abreuvons depuis 2 jours, passeront à autre chose. Mais les questions que nous pose la tragédie de Paris resteront. Et les extrêmes continueront à gangréner nos démocraties.

Cette polarisation entre l’extrême-droite et l’islamisme radical est typique de la parabole des meilleurs ennemis. Ils ne s’entretueront que lorsque tout l’espace qui existe entre eux sera détruit. Et entre eux, il y a nous.

Oser quelque chose d'autre

Au-delà de la nécessité de réaffirmer le droit à la liberté absolue de la presse à s’exprimer, à caricaturer, à blasphémer, nous devons oser quelque chose d’autre.

Et ce quelque chose d’autre, c’est sans doute plus d’islam. Plus d’islam ne veut pas dire verser dans une société religieuse et soumise aux dogmes.

Plus d’islam, ça veut dire reconstruire une société européenne qui accepte l’héritage musulman comme elle a intégré l’héritage judéo-chrétien.

Plus d’islam, c’est une société qui accepte de porter un regard plus bienveillant et moins rabique sur le voile et les traditions religieuses compatibles avec notre cadre normatif, c’est une société qui accepte qu’à côté de collèges catholiques et d’écoles juives, nous puissions financer également des écoles de confession musulmane.

Plus d’islam, ce ne veut pas dire plus d’islam que d’autres religions. Cela veut dire autant d’islam que toutes les autres religions que nous avons accepté dans notre cadre démocratique. Sans les interdire et sans les brimer mais en les gardant à une saine distance de l’État qui doit rester neutre et séculier.

Nous devons donc changer notre perception de l’islam. Développer un cadre inclusif, basé sur le dialogue avec des organisations représentatives. Arrêter de donner du carburant à ceux qui assurent la promotion de l’islam rétrograde.

Nous devons arrêter une fois par toute de demander aux musulmans européens de se désolidariser des barbares qui commettent le pire en leur nom. Nous devons, au contraire, leur tendre la main, accepter leur altérité et développer avec eux une cohabitation basée sur la compréhension et l’acceptation et non plus sur le doute et le rejet.

Il est minuit moins cinq. Si nous ne réussissons pas ce "plus d’islam", nous ouvrirons définitivement la porte à lutte des fascismes. Qu’ils se réclament du Coran ou de la civilisation européenne. Et nous n’aurons plus qu’une seule alternative: nous adapter à eux ou périr…

François Perl

François Perl est fonctionnaire. Licencié en sciences politiques, il a milité au Cercle du Libre Examen de l’ULB et a occupé diverses fonctions dans des cabinets ministériels ainsi qu’un mandat de conseiller communal à Saint-Josse. Il s’exprime, ici, à titre tout à fait personnel.