Non, le gouvernement Michel n’a pas "créé 300.000 nouveaux emplois"

Les mesures adoptées par le gouvernement Michel ont-elles permis la création de 200.000 voire 300.000 nouveaux emplois comme l’affirment ses partisans (notamment Georges-Louis Bouchez ou encore Hans Maertens) ? Les chiffres globaux de l’emploi paraissent confirmer ce constat : en 2018, le marché du travail comptait 200.000 travailleurs de plus qu’en 2014.

Emploi selon la durée – Belgique – Evolution 2014/2018

Source : Eurostat, Enquête sur les forces de travail. Chiffres annuels moyens. L’évolution couvre les années 2015, 2016, 2017 et 2018.

 

2014

2018

Variation 2014/2018

Milliers

%

Emploi permanent

4.165.000

4.265.000

+100.000

+2,4 %

Emploi temporaire

332.000

435.000

+103.000

+31,0 %

Total

4.497.000

4.700.000

+203.000

+4,5 %

Mais une observation plus précise des chiffres aboutit à des conclusions très différentes.

D’abord, la moitié de ces emplois ont été créés sous forme d’emplois temporaires, alors que la totalité des emplois créés depuis 2000 l’avaient été sous forme d’emplois permanents (soit la période 1999-2014, prise pour référence en raison d’une croissance moyenne du PIB voisine de celle de la dernière législature, environ 1,6%).

On observe en outre une concentration de la croissance de l’emploi permanent parmi les 55-64 ans. Il y progresse de 139.000 unités, tandis qu’il diminue de 40.000 unités parmi les 15-54 ans.

Emploi selon la durée de l’emploi et l’âge – Belgique – Evolution 2014/2018

Source : Eurostat, Enquête sur les forces de travail

 

2014

2018

Variation 2014/2018

 

Milliers

%

Emploi permanent

4.165.000

4.265.000

+100.000

+2,4 %

15-54 ans

3.581.000

3.541.000

-40.000

-1,1%

55-64 ans

584.000

724.000

+140.000

+23,8 %

Emploi temporaire

332.000

435.000

+103.000

+30,6 %

15-54 ans

317.000

414.000

+97.000

+30,2 %

55-64 ans

15.000

21.000

+6000

+40,0 %

Total

4.497.000

4.700.000

+203.000

+ 4,5 %

 

A l’inverse, la croissance de l’emploi temporaire est concentrée parmi les 15-54 ans (97.000 sur 103.000).

De 2015 à 2018, tous les emplois permanents créés auraient donc donné lieu à l’embauche de travailleurs de plus de 55 ans. Ce serait une sérieuse une anomalie au regard du fonctionnement ordinaire du marché du travail, car les nouveaux postes de travail sont généralement alloués à des travailleurs plus jeunes, voire aux nouveaux entrants. Comment expliquer ce phénomène ?

Il ne s’explique pas par le vieillissement de la population : la population des 55-64 ans ne s’est accrue que de 85.000 unités, loin des 140.000 travailleurs supplémentaires de cette classe d’âge.

Il ne s’explique pas davantage par une baisse du chômage parmi les 55-64 ans : on n’y compte que 30.000 chômeurs, et ce chiffre n’a pas baissé depuis 2015.

On observe par contre parmi les 55-64 ans une forte augmentation de la population active : 145.000 individus de plus, un chiffre exactement équivalent à celui des travailleurs supplémentaires de la même classe d’âge (la population active rassemble les travailleurs participant au marché du travail en occupant ou recherchant un emploi, par opposition aux étudiants ou aux personnes en incapacité de travail par exemple, inclus dans la population "inactive"). Il y a donc manifestement un lien entre les deux chiffres. D’où viennent alors ces actifs âgés supplémentaires ?

Il ne s’agit pas de malades soudainement guéris : le nombre d’incapacité de travail est au contraire en hausse parmi les travailleurs âgés. Il n’y a guère d’étudiants parmi les travailleurs âgés. Reste le départ en retraite. Or, on sait que le gouvernement Michel a durci les conditions de la retraite anticipée dans l’objectif de maintenir les travailleurs âgés plus longtemps en poste, ce qui a entraîné une augmentation historique de l’âge effectif de départ en retraite : +18 mois depuis 2014 (l’âge effectif étant à distinguer de l’âge légal de départ en retraite, soit celui auquel une pension de retraite peut être demandée quel que soit le nombre d’années de travail, et dont le report à 67 ans n’aura lieu qu’en 2030).

2 images
© Chiffres OCDE

Conséquence mécanique de cette évolution : à chaque comptabilisation annuelle du nombre de travailleurs occupés, on a intégré parmi ceux-ci les quelque 36.000 travailleurs âgés empêchés de partir en retraite et maintenus en poste. D’année en année, ceux-ci apparaissent comme des travailleurs "supplémentaires", alors qu’ils ont simplement continué à occuper leur emploi antérieur.

Emploi des 55-64 ans – Belgique – Evolution 2015/2018

Source : Eurostat, Enquête sur les forces de travail

 

2014

2015

2016

2017

2018

Evolution totale

Evolution annuelle moyenne

 

Total

585.000

613.000

641.000

686.000

725.000

+145.000

+36.250

 

Evolution

 

+28.000

+30.000

+46.000

+41.000

Voilà comment s’expliquent 145.000 des 200.000 prétendues "créations d’emploi" sous le gouvernement Michel : il ne s’agit pas de créations de postes de travail supplémentaires par rapport au stock initial, mais de simples prolongations d’emplois déjà occupés antérieurement par des travailleurs âgés, sous l’effet du recul de l’âge effectif de départ en retraite.

Les véritables créations de nouveaux postes de travail s’observent donc parmi les 15-54 ans. Or, dans cette classe d’âge, l’emploi permanent n’a pas augmenté mais diminué de 40.000 unités (-10.000 par an), alors que depuis 2000, il augmentait de 14.000 unités par an. Seul l’emploi temporaire de cette classe d’âge a augmenté depuis 2015, et de façon considérable : + 96.000 unités, soit 24.000 par an (+ 30,2%).

Incluant l’intérim et les contrats à durée déterminée, l’emploi temporaire est généralement considéré comme de l’emploi précaire. On a toutefois tenté de contester la précarisation de l’emploi générée par cette croissance de l’emploi temporaire en présentant celle-ci comme un simple substitut à la clause d’essai récemment supprimée : privés de clause d’essai, les employeurs feraient désormais précéder les emplois permanents d’un emploi temporaire, qu’il y aurait donc lieu d’assimiler à un emploi permanent. Cette thèse ne peut toutefois être suivie : il aurait pour cela fallu que l’emploi permanent augmente parallèlement à l’emploi temporaire, avec certes quelques mois de retard par rapport à l’emploi temporaire, mais globalement au même rythme. Or, l’emploi permanent des 15-54 ans subit une diminution de 2015 à 2018.

Le véritable bilan emploi du gouvernement Michel peut donc être synthétisé par les points suivants :

  • 145.000 des 200.000 emplois comptabilisés comme supplémentaires ne sont en réalité que des prolongations d’emplois déjà existants au début de la législature, sous l’effet du recul de l’âge effectif de départ en retraite ;
  • Hors allongement des carrières, la création de postes de travail réellement nouveaux n’a pas été plus importante de 2015 à 2018 que depuis 2000 : 56.000 unités au total, (+96.000 emplois temporaires 40.000 emplois permanents), soit 14.000 par an, un chiffre identique à celui de la moyenne annuelle de la période antérieure ;
  • Le marché du travail a été significativement précarisé : par rapport à la période antérieure, on compte 24.000 emplois permanents en moins par an chez les 1554 ans (14.000 emplois non créés +10.000 emplois supprimés), remplacés par 24.000 emplois temporaires de plus par an (96.000/4).

S’il faut imputer ces résultats aux mesures prises par le gouvernement Michel, il est permis de s’interroger sur l’opportunité de les prolonger. Quoi qu’il en soit, en prétendant que ces mesures ont abouti à la création de 200.000 emplois voire davantage, ses partisans trompent la population.

 

Économiste et juriste, ancien représentant syndical au sein du Conseil central de l’économie, Alessandro Grumelli est aujourd’hui chargé d’études socio-économiques au sein d’une institution publique. Cette opinion est une synthèse de l’étude  intitulée : "Le véritable bilan emploi du gouvernement Michel", publiée sur www.analyses-sociales.org.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK