Ne l'appelez plus jamais "misère"! Une autre politique de l'asile est possible… et indispensable

Ne l'appelez plus jamais "misère"! Une autre politique de l'asile est possible… et indispensable
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"Pouvons-nous accueillir toute la misère du monde ?" Combien de fois nous a-t-on posé cette question lieu-commun ? Beaucoup trop, car elle porte déjà en elle les germes de nos errements.

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L'Europe n'accueille pas la misère du monde. Elle aurait même plutôt, depuis deux siècles, accaparé ses richesses... Elle n'accueille aujourd'hui guère plus de 0,3 % des réfugiés de notre planète là où, par exemple, le Liban offre l'asile à l'équivalent de 40 % de sa population. Mais surtout, Ibrahim, Elias et Zeyneb ne s'appellent pas "Misère". Si vous les rencontrez, vous découvrirez des femmes et des hommes d'un courage incroyable, habités par leurs rêves et leurs aspirations à vivre dignement, à construire et à partager. Si vous les rencontrez, vous ne verrez plus des réfugiés et des statistiques, vous ne verrez pas la misère, mais la richesse humaine dont notre monde a besoin.

De quels problèmes parle-t-on ? De la réalité à affronter ou des fantasmes agités par des politiciens cyniques ?

Les migrations sont inévitablement sources de craintes légitimes de la part des populations confrontées à l'arrivée de personnes étrangères. Mais de quels problèmes parle-t-on ? De la réalité à affronter ou des fantasmes agités par des politiciens cyniques ? Qui peut croire qu'un pays comme la Belgique ne pourrait accueillir décemment quelques milliers de personnes par an ? Le débat social et politique est malheureusement profondément vicié par les manipulations et les mensonges.

C'est ainsi que derrière le slogan martelé par notre gouvernement "une politique humaine mais ferme", le discours nie systématiquement la réalité humaine et présente les personnes migrantes exclusivement comme des problèmes et des risques qu'il s'agit d'endiguer. Notre gouvernement ne parle jamais d'Omar et de Nora, de leur terrible épopée et de leurs espoirs. Il ne parle pas de Medhi, Adriana, Hervé et Ingrid qui offrent un toit, du thé et un repas à ceux qui n'ont plus rien, justement, que l'espoir. Il n'ose pas rappeler l'évidence maintes fois démontrée : les migrants stimulent l'économie des pays d'accueil, rapportent globalement plus qu'ils ne coûtent à moyen terme et constituent une solution au défi démographique de notre société vieillissante.

Notre gouvernement parle d'un appel d'air dont toutes les études expliquent qu'il n'existe pas ; parle de jungle de Calais qu'il faut éviter mais laisse les citoyens s'organiser pour que personne ne dorment à la rue ; évoque le terrorisme et la criminalité sans fondement alors que les soudanais, par exemple, fuient un régime totalitaire islamiste… Pire ! Il utilise sans vergogne des mensonges et des manipulations pour justifier des lois ou des postures politiques. Pour le secrétaire d’Etat à l’asile, 60% à 70% des demandeurs d'asile mentent sur leur parcours quand ils viennent demander protection en Belgique. Pour le Premier ministre, c'est grâce à sa politique qu'il n'y a pas de "Calais" à Bruxelles et le gouvernement précédent offrait l'hôtel aux demandeurs d'asile. Pour le ministre de l'Intégration sociale, les illégaux abusent de l’aide médicale d’urgence alors que le rapport officiel du KCE indique le contraire. Pour le ministre de l’Intérieur, il y a une augmentation exponentielle du nombre de ressortissants soudanais en Belgique, depuis que les rapatriements ne sont plus organisés.

Nourrir les peurs en dépit des faits, flatter les identités par calcul électoral...

Ces propos sont factuellement non fondés. Ce sont des mensonges et ils sont graves de la part de ministres. Car au-delà de la situation des personnes concernées par des décisions administratives qui ouvriront ou fermeront les portes de leur futur, il y a notre dignité, le respect de nos valeurs, de l'héritage humaniste de l'après-guerre et des fondements de notre démocratie.

Nourrir les peurs en dépit des faits, flatter les identités par calcul électoral... Les termes du "débat" politique sur l'asile et les migrations n'ont cessé ces dernières années de glisser vers la droite mais aussi vers l’irrationalité. Et rarement les slogans auront à ce point tenu lieu de discours politique.

La réalité, c'est que la seule fermeture des frontières est un mirage qui ne constitue en rien une solution aux problèmes posés par les migrations. Notre monde a toujours été traversé par des mouvements de populations. Il le sera encore à l'avenir quoi que nous souhaitions. Il le sera d'autant plus que les conflits et les inégalités croissent, d'autant plus que les dérèglements climatiques et environnementaux dégradent les conditions de vie de régions entières. Les murs physiques, politiques et psychologiques n'y feront rien...

Rien ne peut justifier qu'on laisse des hommes et des femmes dormir dans les rues de notre capitale

Il s'agit donc de comprendre et gérer ces flux, de les anticiper avec réalisme et fraternité plutôt que guidé par la peur ou le cynisme. C'est possible aujourd'hui. C'est indispensable pour demain. Notre responsabilité est de montrer qu'il y a une alternative au court-termisme inefficace des politiques actuelles et la nécessité d’une nouvelle approche des migrations.

- Oui, il est possible autant qu'impérieux d'organiser un accueil de base digne des personnes qui se trouvent sur notre territoire ; un toit, de quoi manger et une information correcte et adaptée, permettant de faire les choix qui les concernent. Rien ne peut justifier qu'on laisse des hommes et des femmes dormir dans les rues de notre capitale. Rien ne peut rendre acceptable que des agents de police maltraitent ces personnes et les privent de leur sac de couchage ou de leur téléphone, ni l'enfermement d'enfants ou le fait que des familles vivant ici depuis 10 ans soient brutalement expulsées à quelques semaines des examens de fins d'années.

- Oui, il est possible et normal de respecter intégralement les conventions internationales relatives à l'asile, aux droits humains, aux droits des enfants ; pas comme une contrainte mais comme une fierté qui participe à l'amélioration du monde. Les turpitudes et renoncements d'autres pays ne sont pas des motifs de restriction permettant de gagner dans les sondages en misant sur l'hostilité à l'égard des migrants.

- Oui, il est possible et bénéfique d'améliorer les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, de développer les cours de langue, de faciliter l'autorisation de travailler… pour que les personnes qui se trouvent sur notre territoire puissent s'intégrer et participer à la vie économique et sociale du pays.

- Oui, la Belgique peut peser au niveau européen pour en finir avec cette tragédie criminelle qui amène des milliers de personnes à mourir en Méditerranée, à errer dans les montagnes, à se soumettre aux abus des passeurs et être violentées par les autorités... L'UE doit renouer avec ses valeurs et ouvrir des voies de migration légales, organiser des routes permettant la circulation des humains à travers des frontières sécurisées en échappant à l'emprise des passeurs. La sous-traitance de la gestion de nos frontières à des pays comme la Turquie ou la Lybie est abjecte et la politique actuelle, extrêmement coûteuse, bénéficie surtout aux réseaux de passeurs en transformant les rives de l'Europe en cimetières ou en zones de violences insupportables.

- Oui, l'Union européenne a tout à gagner d'une mutualisation solidaire de la prise en charge des réfugiés et d'une révision des accords de Dublin afin d’alléger le poids qu’ils font peser sur les pays de première entrée. La solidarité s'exprimerait aussi par la création d'un fonds européen d’aide à l’insertion et à la formation des réfugiés accompagnant les efforts des Etats membres qui les accueillent et d’un plan d’investissement pour l’Afrique renforçant l’efficacité des politiques de retour qui, pour le moment, ne fonctionnent pas.

Croire que l'Europe va pouvoir se barricader face aux injustices, aux inégalités, aux guerres et aux changements climatiques est irréaliste et donc dangereux

Soyons clairs : il n'y a pas de "crise migratoire" mais une "crise de l'accueil" ! C'est la volonté de mettre en scène la fermeté envers ceux qui cherchent à vivre dans notre pays ou à le traverser qui crée l'impression d'une difficulté majeure alors que nous avons la capacité de gérer une situation en rien exceptionnelle : un réfugié pour cinq cent habitants en 2016…

Il n'y a pas de "crise migratoire" mais un immense défi collectif à relever par la coopération internationale. Car les migrations sont structurelles et non conjoncturelles. Elles appellent un projet politique qui ne transige pas avec la liberté, qui soit fondé sur le respect de la personne humaine et pas sur les peurs, sur la réalité à prendre en compte et non sur le cynisme politique.

Croire que l'Europe va pouvoir se barricader face aux injustices, aux inégalités, aux guerres et aux changements climatiques est irréaliste et donc dangereux. L'humanité va continuer à bouger. Nous avons intérêt à l'accepter pour en faire, autant que possible une source de civilisation élargie plutôt que de régression identitaire. Le réalisme n'est décidément pas chez les gouvernements européens ; radicalement pas dans le discours-slogan de Charles Michel.

Pour que les politiques menées puissent porter un avenir désirable, elles devront avoir l'égalité comme fondement et contribuer à ce à quoi nous invitait Stéphane Hessel :" … veiller, tous ensemble, à ce que notre société reste une société dont nous soyons fiers : pas cette société des sans-papiers, des expulsions, des soupçons à l’égard des immigrés".

Oui, c'est possible si notre regard change et que jamais plus nous n'appelions "misère" les Abeba et Edele qui veulent construire le futur avec nous.

Patrick Dupriez, co-président d'Ecolo

 

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