N'attendons pas des banquiers qu'ils changent plus vite…

Baudouin Dubuisson
Baudouin Dubuisson - © Tous droits réservés

La réflexion d'un chef d'entreprise, Baudouin Dubuisson, à la suite du texte de Victor Ginsburgh, publié ici-même il y a quelques jours. Même si des réformes ont bien été mises en œuvre, rien n'aurait vraiment changé dans le monde de la banque. Les banquiers devraient se résoudre à revenir à leur métier de base.

Le monde de la finance n’aurait donc pas changé depuis la crise de 2007-2008 ? Est-ce une surprise ? S’il y a un mot qui a été abondamment utilisé par les économistes au cours des dernières années, c’est bien le mot paradigme. Un tel appel à de nouveaux concepts théoriques indique à suffisance que c’est à une véritable mutation que nous assistons ; une mutation que les banquiers, pas plus que les régulateurs d’ailleurs, ne peuvent comprendre sans se départir des repères sur lesquels ils ont bâtis toute leur carrière. Einstein avait l’habitude de dire que c’est la théorie qui guide ce qu’on observe, mais, c’est bien connu, la crise, surtout quand elle est systémique, n’a pas de père. Pourquoi dès lors abandonner ce qui a fait votre succès ?, … Les banquiers ne sont pas différents des autres hommes ; il est vain de croire qu’une crise, aussi violente soit-elle, réussira à les changer en quelques mois, voire quelques années. Max Planck, le père de la théorie des quanta, prétendait qu’ " une nouvelle vérité scientifique ne triomphe pas en convaincant ses opposants, mais parce que ceux-ci meurent et qu’ils laissent la place à une nouvelle génération… ".

Il y a eu des réformes …

Bien entendu, il convient de faire la différence entre les banques d’investissements à la sauce américaine et nos banques commerciales. Bien sûr, les activités de marché ont été réduites dans les banques européennes, mais aussi limitées soient-elles, leurs dirigeants n’imaginent pas l’avenir sans ce qui a été, et qui reste peut-être encore leur principale source de bénéfices. Bien sûr les ratios de fonds propres ont été relevés, mais les banquiers se sont battus pour que les accords de Bâle III contiennent suffisamment d’exceptions pour en faire le creuset de la prochaine crise. Il a fallu 600 pages pour traduire Bâle III en directive européenne et, les Etats-Unis ont demandé des délais pour mettre ces règles en application. Bâle III a fait la part belle aux spécialistes: la résolution des problèmes est passée par une fuite en avant dans la complexité. Daniel Kahneman, le seul non économiste à avoir reçu le prix Nobel d’économie, observait, à l’issue d’une étude sur la qualité des prévisions, que ce sont les spécialistes qui avaient obtenu les moins bons résultats, et de poursuivre " plus on est expert, plus on est bardé de certitudes, incapables de modestie, d’esprit critique et d’ouverture aux événements nouveaux et imprévisibles ". Faudra-t-il une nouvelle crise pour réaliser que celle-ci ne se maîtrise pas ? Conscient de cette absurdité, le patron du régulateur américain, Thomas Hoenig a déclaré que " si vous ajoutez quatre cents règles ou quatre cents équations supplémentaires, vous obtiendrez quatre cents façons supplémentaires de truquer le système… "(L'Echo du 28/11/2012). L’objectif est pourtant de limiter les risques…

Mais les dangers sont toujours là

Au lendemain de la crise, certains dirigeants de grandes banques annonçaient encore des objectifs de rentabilité sur fonds propres de 15% par an. Ils en sont revenus aujourd’hui, après 5 ans, à 9%. Tout cela dans un monde qui connaît une croissance économique de 3,2%, et encore, il s’agit de chiffres tirés vers le haut par les pays émergents. Pour une activité au service de l’économie réelle, atteindre pareils objectifs ne peut se faire qu’au détriment de ceux qu’on est supposé servir, ou en gagnant des parts de marché de telle manière que le risque systémique ne tardera pas à refaire surface. Il faudra donc encore quelques années pour que les banquiers comprennent que le commerce de l’argent dans un monde qui fait face à une abondance monétaire jamais connue depuis l’origine de la monnaie fiduciaire ne peut plus être aussi rentable que dans les années d’illusion. Sauf à s’adonner à la spéculation bien entendu. Jacques Attali avait raison de prétendre que les banquiers devaient se résoudre à retomber dans un métier monotone et ennuyeux.

Etre banquier aujourd’hui implique qu’on en revienne à ce qui leur a permis de naître : jouer l’intermédiaire entre les épargnants et les entrepreneurs, entre l’argent placé à court terme et les investissements à moyen ou long terme. La seule justification de l’alea moral, de la garantie que les pouvoirs publics, autrement dit l’ensemble de la population, donnent à l’activité bancaire, est de leur permettre de prendre un risque au service de l’économie réelle, de ceux qui entreprennent sans mettre en danger l’argent des épargnants. Cette garantie implicite justifie également le niveau de rentabilité raisonnablement limité auquel peuvent prétendre les banques réellement au service de l’économie réelle.

Baudouin Dubuisson

Formé à l'Ichec et à l'Ulb, Baudouin Dubuisson est entrepreneur. Il a fondé, seul ou avec d'autres, plusieurs entreprises et écrit un livre "Le naufrage des économistes" aux éditions Avant Propos. Il collabore à la page "Débats" de l'Echo.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK