Michel Aoun à la présidence libanaise: la fin de la galère au Liban?

Michel Aoun à la Présidence libanaise: la fin de la galère au Liban ?
Michel Aoun à la Présidence libanaise: la fin de la galère au Liban ? - © Tous droits réservés

Comme le ressac, les contorsions politiques libanaises finissent par ramener invariablement des visages familiers aux postes névralgiques du pouvoir.

Après une longue vacance au sommet de l’Etat qui perdurait depuis mai 2014, le pays est doté à nouveau d’un président de la République: le "imad" (général en arabe) Michel Aoun. Aujourd'hui octogénaire, le général Aoun est une figure qui hante la scène politique libanaise depuis une trentaine d’années. Après un parcours bien tortueux, marqué notamment par l’exil, il accède aujourd’hui à la plus haute magistrature du pays, comme il l’a voulu, avec une ténacité telle qu’on ne sait si l’on doit l’admirer ou bien le redouter. De fait, loin d’être une personne de consensus et de rassemblement, Michel Aoun est le candidat par défaut d’une impasse qu’il a largement contribué à créer. Bien évidemment, les chancelleries ont un peu partout dans le monde acté la fin de la vacance présidentielle en s’en félicitant et en espérant que la nouvelle équipe prendra à bras-le-corps les multiples défis qui l’attendent. Même si prédomine ici ou là le sentiment que c’est l’axe "Hezbollah / Iran" qui remporte la manche, le soulagement est de vigueur. Cependant, l’équation libanaise demeure fort complexe et l’élection du général Aoun à la tête de l’Etat marque la fin d’un simple point de grippage dans une crise bien plus large, multidimensionnelle, et qui dépasse les frontières du pays. Et la personnalité du général Aoun n’est pas un gage d’apaisement dans un contexte particulièrement clivé au niveau interne et aggravé par l’effervescence régionale.

Après une brève reconstitution du parcours politique du général Aoun, cette contribution tentera de montrer en quoi son élection n’est pas forcément synonyme d’une résolution de la crise libanaise qui dure depuis – au moins – une décennie.

Michel Aoun : retournement de fortunes, retournement de veste

A la différence d’une grande partie de la classe politique libanaise, Michel Aoun est issu des rangs de l’armée et non pas d’une de ces dynasties politico-communautaires qui, à l’instar des Gemayel ou des Joumblatt, semblent indélogeables. Il a connu son heure de gloire dans les années 1980. Chef de l’armée libanaise au moment où s’achevait le mandat présidentiel d’Amine Gemayel en 1988 sans qu’un successeur soit élu, il fut nommé par le président sortant "premier ministre par intérim", un coup de théâtre à quelques heures de l’expiration du mandat présidentiel. Cela permettait, entre bien d’autres raisons, de laisser le pays (alors en proie à la guerre civile) entre les mains d’un maronite (pratiquant le rite chrétien oriental rattaché au Vatican), puisque tant la présidence de la république que la fonction de chef de l’armée nationale sont réservées exclusivement à des membres de cette communauté.

Toutefois, le pays disposait déjà d’un gouvernement, présidé par le sunnite Sélim al Hoss; qui plus est, les membres musulmans du cabinet réduit intérimaire nommé par le président sortant refusèrent d’y siéger. Se réclamant de deux légitimités, voire de deux légalités en compétition, la confrontation des deux gouvernements ouvrait une période de division et de crise constitutionnelle sans précédent. Fort de sa capacité de mobilisation de l’opinion chrétienne, le général Aoun se lance alors dans une "guerre de libération" contre les Syriens qui, présents dans le pays quasiment dès le début de la guerre civile (1975), avaient depuis considérablement renforcé leur influence. Au final, en 1989 et 1990, le général Aoun et les brigades de l’armée libanaise qui lui sont fidèles se lancent dans trois conflits armés : l’un avec les forces commandées par le cabinet "musulman" rival, le deuxième avec la Syrie, le troisième contre l’autre principal acteur chrétien, la milice des "Forces libanaises". Les victimes sont nombreuses de part et d’autre des lignes de ces différents conflits ; et si une partie de la population essentiellement chrétienne voit aujourd’hui en Michel Aoun un patriote qui a essayé de rasseoir l’autorité de l’Etat à cette époque, une autre partie, significative, voit en lui un criminel de guerre   peu soucieux de la vie des Libanais.

En tout état de cause,  l’aventurisme de Michel Aoun contribue à précipiter la fin de la guerre civile dans un contexte favorable marqué par la fin de la guerre froide et les réalignements induits par la première guerre d’Irak  (1990). Le 13 octobre 1990, alors que tous les regards sont tournés vers le Golfe, l’armée syrienne déloge le général Aoun retranché dans le palais présidentiel de Baabda. Violente, cette opération est considérée par la communauté internationale comme le prix à payer pour la mise en œuvre de l’accord de Taëf qui, revoyant la formule du partage du pouvoir entre différentes composantes libanaises, mettait terme à la guerre civile. La France offre à Michel Aoun un asile qui durera 15 ans.

En 2005 en effet, les cartes du jeu politique libanais sont rebattues avec l’assassinat de Rafic Hariri, figure dominante de l’après-guerre et plusieurs fois chef de gouvernement jusqu’à sa démission, peu de temps auparavant, en dénonciation de l’ingérence syrienne jusque-là bien tolérée. Il ouvre la voie à un retrait des forces syriennes et au retour du général Aoun de son exil en France. Dans l’effervescence qui suit l’assassinat de Hariri, le pays se fracture avec, d’un côté, les "amis" de la Syrie (ou coalition du 8 Mars), principalement le Hezbollah et l’autre formation chiite, Amal, et, de l’autre, les opposants à la Syrie, principalement les partis sunnites et chrétiens (ou coalition du 14 Mars). Dans ce contexte nouveau, Michel Aoun se positionne non pas dans le camp "anti-syrien", soutenu par les puissances occidentales dont la France, mais dans le camp "pro-syrien", devenant le principal allié non-chiite du Hezbollah, considéré comme une extension de l’axe "Syrie-Iran". Si une partie des fidèles du général Aoun adhère à ce retournement qui lui apparaît stratégique en termes de repositionnement des Chrétiens du Liban, d’autres y voient le signe d’un opportunisme politique difficile à accepter.

Au cours de la décennie qui suit, Aoun et son Courant patriotique libre deviennent des protagonistes importants de la scène politique libanaise. Constants dans l’alliance avec le Hezbollah, ils participeront à tous les bras de fer qui vont marquer le pays, en particulier les multiples crises gouvernementales qui vont régulièrement gripper le fonctionnement des institutions étatiques. Quand en 2014 se profile à nouveau le psychodrame de l’élection présidentielle sans que cette fois le président sortant, Michel Sleimane, accepte de jouer les prolongations, Aoun voit la dernière occasion de briguer la magistrature suprême. Fort de l’appui du camp du 8 Mars, crispé sur le slogan "moi ou personne", il parvient à paralyser le processus d’élection présidentielle en pratiquant l’absentéisme. Au Liban en effet, le président est élu par le parlement, et l’opération requiert un quorum. Or, à 45 reprises, l’absence des députés aounistes et de leurs alliés a empêché que le quorum soit atteint et que l’élection se tienne.

Dans le bras de fer qui aura duré de mai 2014 à octobre 2016, le général Aoun a réussi des rapprochements qui relèvent d’acrobaties politiques patentes, à l’instar de la "réconciliation" avec le leader des Forces libanaises, Samir Geagea, en dépit de la guerre fratricide et sanglante qui les avaient opposés en 1989-1990, et l’entente avec Saad Hariri, chef de file de la coalition du 14 Mars, qui a concrètement rendu possible l’élection d’Aoun le 31 octobre dernier.

Si ses supporters voient en lui un homme providentiel au verbe haut et franc qui se retrouve – enfin ! – en position de réformer le pays, bien d’autres redoutent un caractère irascible, manœuvrier, autoritaire, qui ne saura pas rassembler. Et qui serait un piètre protecteur des normes constitutionnelles ainsi qu’en atteste la stratégie anticonstitutionnelle adoptée pendant plus de deux ans pour entraver l’élection d’un autre président que lui-même.

L’élection d’Aoun : fin de crise au Liban?

Au-delà de la personne et de la personnalité du général Aoun, l’une des principales questions qui se posent est celle de savoir si son élection à la tête du pays marque la fin de la crise au Liban.

Il est évident que la fin de la vacance à la tête de l’Etat règle le principal aspect institutionnel de la crise que traverse le pays. Mais comme le vide présidentiel n’était que le symptôme d’une maladie plus profonde et complexe, l’élection en soi ne règle rien sur le fond. Elle témoigne d’un assouplissement tout au moins apparent des parties en lice, d’une volonté de trouver des compromis, et ouvre une fenêtre d’opportunité pour assainir la scène politique libanaise et résorber, en partie au moins, les clivages qui la caractérisent depuis le milieu des années 2000. Mais les défis, imbriqués avec les enjeux régionaux, sont considérables. 

Revenons aux sources de la crise. En 1990, la guerre civile libanaise s’achève avec l’éviction militaire d’Aoun par l’armée syrienne ; cette dernière contrôle la majeure partie du territoire national, offrant au régime de Hafez el Assad un instrument qui lui permettra de peser étroitement sur la scène politique libanaise. Eu égard à une conjonction d’intérêts à un moment où un processus de paix israélo-arabe est mis en route, la Syrie permet au Hezbollah de maintenir son armement au Liban afin de s’en servir pour influer, indirectement, sur les négociations à venir avec Israël. Toutefois, celles-ci n’aboutissent pas et Israël décide de se retirer du Liban unilatéralement en 2000, le prix de l’occupation s’accroissant avec le renforcement du Hezbollah. Ce retrait remet en cause l’équilibre qu’avait cautionné la communauté internationale en 1990, à savoir une double occupation du Liban, Israël au Sud, la Syrie partout ailleurs. Lorsque se profile en 2004 l’élection présidentielle libanaise, une partie de la classe politique, menée par Rafic Hariri, se rebelle contre la tutelle syrienne, avec l’appui  notamment des puissances occidentales.

On connaît la suite : assassinat de Hariri, fracture entre camp du 8 Mars et celui du 14 Mars, et contentieux autour de la création du Tribunal Spécial pour le Liban censé instruire l’assassinat de Hariri. La guerre entre Israël et le Hezbollah à l’été 2006 approfondit le clivage : si le Hezbollah sort symboliquement victorieux de sa confrontation avec la puissante armée israélienne, il est critiqué pour avoir embarqué le pays dans une aventure militaire extrêmement coûteuse. Le bras de fer se prolonge et mène à une confrontation armée entre, d’un côté le Hezbollah, chiite, de l’autre les partisans du Courant du Futur de Hariri, sunnite, en mai 2008. Si l’épisode permet à la diplomatie qatarie de parrainer un compromis ouvrant la voie à l’élection d’un nouveau président, Michel Sleimane, pour succéder à Emile Lahoud dont le mandat avait été inconstitutionnellement prolongé, il constitue un véritable traumatisme pour l’opinion sunnite qui se découvre démunie face à la puissance armée du Hezbollah.

Le conflit syrien, qui commence en 2011 et prend très vite une coloration sectaire, approfondit encore la polarisation de la scène libanaise. En effet, le Hezbollah se rallie très vite au régime de Bashar el Assad, alawite (branche de l’Islam assimilée au chiisme), tandis qu’une partie de la rue sunnite se mobilise en faveur des rebelles syriens, eux-mêmes majoritairement sunnites. A mesure que le conflit s’intensifie et ouvre la voie à des groupes djihadistes sunnites, l’on observe une radicalisation d’une frange sunnite au Liban. Parmi les symptômes les plus visibles l’on peut citer les combats périodiques qui ont opposés les quartiers de Bab el Tabbeneh (à majorité sunnite) et Jabal Mohsen (à majorité alawite) dans la ville de Tripoli et la vague d’attentats (y compris attentats-suicides) qui ont visé la communauté chiite au Liban et les intérêts de l’Iran, considéré comme son protecteur.

Mais cette polarisation entre Islams sunnite et chiite ne se limite pas à la Syrie et au Liban. Elle embrase l’ensemble de la région avec, d’une part, l’émergence de l’Etat islamique, sunnite, qui souhaite décimer, entre autres, les chiites, d’autre part avec la montée en puissance de la rivalité entre la puissance saoudienne et l’Iran sur des terrains aussi divers que la Syrie, l’Irak ou le Yémen. C’est dire combien le contexte régional dans lequel baigne actuellement le Liban est lourd, d’autant plus que le pays, qui ne fait qu’environ 10 000 km² et près de 5 millions d’habitants, héberge aujourd’hui plus d’un million de réfugiés syriens.

Conclusion

A l’aune des failles tectoniques qui caractérisent le Moyen-Orient aujourd’hui, l’élection d’un président à la tête du Liban est donc une avancée mineure. Bien évidemment, dans la mesure où elle signale que les acteurs locaux et leurs patrons étrangers (essentiellement le clan Hariri et le parrain saoudien, désormais moins engagé) ne sont plus sur des positions jusqu’au-boutistes, elle pourrait entraîner le déblocage d’un certain nombre de contentieux internes. Mais il est important de rappeler qu’aux termes de l’accord de Taëf qui mettait fin à la guerre civile, le président de la république, maronite, a perdu des pouvoirs considérables au profit du premier ministre, sunnite, et du président de la chambre, chiite. Ce qui pose bien sûr la question de savoir comment le trio qui se profile, Michel Aoun à la présidence, Saad Hariri à la tête du gouvernement, et l’éternel Berri au gouvernail du Parlement, va œuvrer pour répondre aux défis nombreux que connaît le pays (économiques, politiques, sociaux, sécuritaires, écologiques…).

Le consensus qui a permis l’élection du 31 octobre signale-t-il une maturité nouvelle et une volonté de s’affranchir de la tutelle des patrons extérieurs, ou est-ce le simple résultat d’une convergence ponctuelle des intérêts susceptible de se défaire à la première occasion ? Les prochaines semaines commenceront à apporter des éléments de réponse avec la constitution d’un nouveau gouvernement présidé par Hariri et la préparation des futures élections législatives, prévues en 2017. A l’instar des précédentes élections présidentielles, tant la formation de chaque gouvernement que l’organisation d’élections législatives avaient en effet donné lieu cette dernière décennie à de nombreux blocages et bras de fer. En ira-t-il différemment cette fois?  

 

Elena Aoun a enseigné à l'Université Libre de Bruxelles et à l'Université de Namur. Elle est désormais professeur à l'Université Catholique de Louvain.

Ses recherches portent sur la politique étrangère de l'Europe au Moyen-Orient ainsi que sur les différentes crises du Moyen-Orient et le maintien de la paix.

Elle est membre du Centre d'étude des crises et conflits internationaux (CECRI), du Réseau de recherche francophone sur les opérations de paix (Université de Montréal), de l'International Studies Association et collaboratrice au centre de Recherche et Enseignement en Politique internationale (REPI - ULB).

NDLR: Le professeur Elena Aoun n'a aucun lien de parenté avec le président Michel Aoun.

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