Mais qu'ont donc ces Balkans contre l'UE ?

Svetlana Jovanovska
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Le vote des Croates en faveur de l'adhésion de leur pays à l'Union n'a pas provoqué beaucoup de commentaires dans la région. C'est que, explique Svetlana Jovaneska, journaliste macédonienne, l'Europe ne tient pas ses promesses.

La Croatie deviendra le 1 juillet 2013 le 28ème membre de l’Union européenne. Bonne nouvelle même s’il n’y avait pas de réelles craintes quant à l’issue du référendum que les Croates ont tenu ce dimanche. Sans enthousiasme, 42,5% des inscrits ont voté et 66% d’entre eux ont dit " oui " : c’est le taux d’approbation le plus faible jamais enregistré dans un pays qui s’apprête à rejoindre l’Union européenne.

Ceci dit, l’essentiel est ailleurs: enfin, l’un d'entre " nous ", les Balkaniques, les ex-Yougoslaves empêtrés dans des guerres fratricides, entre dans l’Union européenne. Le message envoyé à la région est sans aucun doute positif.

Peu de réactions, peu d'analyses

Curieusement, dans les Balkans, les réactions ont été peu nombreuses.

Quelques dépêches annonçaient l’info. Une lettre du président serbe Boris Tadic adressée à son homologue croate. Et un " tweet " du gouvernement du Monténégro. Alors que Croates et Monténégrins parlent des langues très similaires et se comprennent parfaitement sans traducteurs, ce " tweet " était en anglais: " Félicitations à la Croatie pour avoir voté en faveur d’une adhésion à l’Union." La réponse n’a pas tardé, en anglais aussi : " Merci, vous pouvez compter sur notre soutien et notre aide lors des négociations avec l’UE. Merci Monténégro ! "

On dirait le vote lors d'un Concours de l’Eurovision de la chanson !

Au delà de la plaisanterie, ce manque d’enthousiasme et d’analyse sur les conséquences de la décision croate pour la région est désolant. Comme si cet événement important se passait à l’autre bout du monde et pas dans une région qui se dit dévouée corps et âme à l'intégration européenne.

Dans les jours qui ont précédé ce référendum les médias et surtout les utilisateurs des réseaux sociaux conseillaient aux Croates de voter " non " en pointant du doigt toute l’hypocrisie européenne, toute la misère qui les attend dans ce club. Bref, rares, trop rares, étaient ceux qui se donnaient la peine d’analyser la situation avec sérieux et d'en présenter le pour et le contre avec objectivité.

Mais qu’ont donc ces Balkans contre l’UE ?

L'euro-frustration

Ce n’est plus un secret pour personne : les états ex-yougoslaves sont las d’attendre leur place sous le soleil européen, fatigués de promesses, de trop douloureux bâtons pour de trop petites carottes.

Beaucoup de gens dans la région parlent d'euroscepticisme, un terme mal choisi à mon sens car ce n'est pas d'un rejet réfléchi et structuré qu'il s'agit, mais plutôt d'une réaction émotive, d'une vague de mécontentement sur laquelle surfent aisément les politiciens les plus populistes. Je parlerais donc ici d'euro-frustration pour décrire cette phobie viscérale que développent de plus en plus souvent monsieur et madame tout le monde dans cette région troublée.

Et pour cause! Voyez la Serbie, la déception y règne. On leur a dit qu'il fallait attraper Mladic et Karadzic. C'est chose faite. On leur a promis des négociations en retour. Ils ne les ont pas eues. Comment dès lors les convaincre de lâcher le Kosovo? L'Union européenne ne jure que par la conditionnalité mais elle semble oublier que la contrepartie en est la réalisation des promesses. 

Exemple plus parlant encore : la Macédoine.

Cette petite république est devenue candidate officielle à l’adhésion en 2005 mais n'a jamais obtenu le feu vert pour commencer les négociations pour l'entrée dans l'Union, étape pourtant essentielle pour la transformation et la modernisation de sociétés encore trop teintées de réflexes communistes. 

La Grèce, la voisine du sud, bloque toute avancée de la République de Macédoine, qui, dit-elle, doit se choisir un autre nom si elle veut avancer sur la voie européenne. 

Malgré toutes ses difficultés économiques, Athènes reste intransigeante sur ce point et oppose perpétuellement son droit de véto.

Résultat des courses après sept ans d'attente? La montée en puissance d'un gouvernement nationaliste, inspiré des méthodes "Orban", qui fait fermer les médias critiques. Un pays où les journalistes et les intellectuels sont intimidés, où des procès en diffamation sont montés de toute pièce, avec à la clef des amendes de plusieurs milliers d'euros alors que le salaire moyen est de 300 euros à peine. En Macédoine, tout est conditionné à l'obéissance au parti au pouvoir. Une république classée comme pays "le plus misérable" du monde par The Economist... Et quand vous posez la question aux Macédoniens : à qui la faute? Sans surprise, ils vous répondront "l’Europe"!

Dans les deux cas, ce sont là des citoyens, mal informés sur les sujets européens, trop complexes, qui voient d’un mauvais œil, voire détestent ouvertement, cette Union qui ne tient pas ses promesses. De Sarajevo à Tirana, de Belgrade à Podgorica en passant par Skopje et Pristina, chacun à ses raisons de ne plus croire en l'Europe.

Si on ajoute à cela la crise européenne qui repousse aux calendes grecques tout nouvel élargissement au sud de Zagreb, tous les ingrédients de l’euro-frustration sont réunis.

Pas d'alternative

On peut donc dire que la Croatie s'en tire plutôt bien dans ce bourbier balkanique.

Le petit nombre de Croates qui se sont rendus aux urnes ce dimanche ont, en quelque sorte, envoyé le message de leurs cousins de la région à l’UE: oui, nous voulons entrer dans l’UE mais principalement par pragmatisme.

Les Croates ont compris que les grandes attentes peuvent se solder par de grandes déceptions. Ils ne sont pas satisfaits de cette Europe qui n’arrête pas de s’enfoncer dans ses propres crises, perdant chaque jour un peu plus de son influence démocratique et de son pouvoir transformateur.

Mais jusqu'ici, ni les Croates ni leurs cousins balkaniques n'ont trouvé meilleure alternative...

A l'Europe de retrouver un peu de sa gloire d'antan et surtout de prendre en main ses responsabilités. Toutes ses responsabilités.

Svetlana Jovanovska, journaliste 

En poste depuis des années à Bruxelles pour le journal macédonien Dvernik, Svetlana Jovanovska, connaît bien les arcanes de l'Union européenne. Elle travaille aujourd'hui comme free-lance et a un point de vue très critique sur l'évolution des médias dans les pays de l'ancienne Yougoslavie.

 

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