Les poussées nationalistes en Europe : Écosse, Catalogne et Flandre

Vincent Laborderie
Vincent Laborderie - © RTL

La victoire de Bart De Wever à Anvers et d'une manière générale de la NVA en Flandre pose question. La comparaison avec d'autres nationalismes que propose ici Vincent Laborderie permet de mieux saisir et de relativiser ce qui se passe dans le nord du pays.

Les nationalismes régionaux ne sont pas un phénomène nouveau en Europe. Si des revendications très anciennes existent, elles ont pris de la vigueur durant les années 90 et connaissent un succès grandissant. Même si de nombreux pays d’Europe connaissent ce phénomène, concentrons-nous sur les trois cas où ces revendications sont les plus poussées et qui apparaissent quasi-simultanément sur le devant de l’actualité :l’Écosse, la Catalogne et la Flandre.

Des situations et des objectifs différents

Il convient d’abord de distinguer ces différents cas quant à la nature de leurs revendications et ce qui peut apparaître comme leurs objectifs.

L’Écosse offre la situation la plus limpide. Ici tant l’objectif que le processus sont clairs : les Écossais seront appelés par référendum à se prononcer pour ou contre l’indépendance et le départ du Royaume-Uni. Ceci s’est fait au terme d’un accord entre les gouvernements britannique et écossais qu’il convient de saluer. Il est en effet très rare qu’un État accepte le principe de l’indépendance d’une de ses composantes.

Les choses sont en revanche plus complexes concernant la Flandre et la Catalogne. Ces deux régions constituent, avec l’Italie du Nord, les meilleurs exemples d’un nationalisme “de riches” ou “économique” qui entend remettre en cause la solidarité avec d’autres régions d’un même État.

Même si elle s’appuie sur une identité régionale forte, cette dernière n’est pas au cœur de la revendication. Il s’agit de demander davantage d’autonomie et la maitrise des principaux leviers de pouvoir, en particulier en matières économique, fiscale et de régulation du marché du travail. Or cette maitrise ne nécessite pas forcément une indépendance pleine et entière.

La logique d’un nationalisme économique, pragmatique et non romantique, conduit plutôt à maximiser l’autonomie sans aller jusqu’à l’indépendance.

Dans le cas de la Catalogne, on a peut-être dépassé ce schéma rationnel du fait de l’intransigeance du gouvernement de Mariano Rajoy. Celui-ci a en effet adressé un fin de non-recevoir aux revendications catalane ce qui a radicalisé le mouvement. Même si une indépendance pure et simple serait surprenante, le mouvement populaire qui semble aujourd’hui en marche permet difficilement de dire où les choses s’arrêteront en cas de refus obstiné du gouvernement espagnol de négocier. Rappelons qu’au moins 600.000 Catalans, soit presque un sur dix, ont manifesté en septembre dernier pour l’indépendance.

Cette situation contraste avec ce que l’on observe en Flandre, où il n’y a aucune ferveur populaire en faveur de l’indépendance, ni même pour les causes nationalistes en tant que telles. Les grandes marches sur Bruxelles ou le Wallen Buiten datent du milieu du siècle dernier et les manifestations voulant affirmer aujourd’hui le caractère flamand de la périphérie bruxelloise rassemblent au mieux 2 à 3000 personnes, le plus souvent quelques centaines de militants.

Reste que la NVA est le plus grand parti de Flandre et est officiellement séparatiste. Ce parti présente cependant la Flandre indépendante comme un objectif lointain, irréaliste aujourd’hui, et remplacé dans l’immédiat par la mise en place d’une Belgique confédérale. Le problème est que personne ne sait en réalité ce que recouvre le confédéralisme ou un confédéralisme acceptable pour la NVA. Il semble cependant qu’un mode d’organisation proche de la Suisse ou du Canada conviendrait à ce parti.

Concernant l’indépendance pure et simple, constatons qu’il n’y a qu’en Belgique francophone (et désormais à l’étranger) que l’on discute sérieusement de l’indépendance de la Flandre. En Flandre même, le débat, lorsqu’il s’agit d’institutionnel, se focalise sur l’architecture future à donner à la Belgique, la relation entre le fédéral et les régions, et le meilleur niveau où placer les compétences. La question de l’indépendance n’est brandie que par les adversaires de Bart de Wever pour le mettre en difficulté. Et ce dernier, sachant bien que le sujet n’est pas populaire, tente de botter en touche en parlant de confédéralisme.

Les vrais enjeux du débat institutionnel en Flandre ne concernent donc pas la fin de la Belgique mais bien sa transformation. Tant que les Francophones ne l’auront pas compris, ils ne pourront véritablement ni prendre part au dit débat, ni répondre valablement aux demandes flamandes.

De la difficulté à devenir indépendant

Si l’indépendance de la Flandre semble hors de portée à court terme, c’est que l’accession à une indépendance pleine et entière et la reconnaissance internationale que cela suppose sont loin d’être évidentes dans l’Union européenne aujourd’hui. Les exemples récents du Monténégro et du Kosovo montrent que certains États européens, craignant pour leur propre stabilité, sont hostiles à de nouvelles indépendances. Dans le cas du Monténégro, un référendum a été imposé alors que le Kosovo n’est toujours pas reconnu par cinq États-membres de l’Union.

Cette situation contraste avec la “séparation de velours” tchécoslovaque, souvent citée en exemple par les séparatistes, et qui apparaît de plus en plus comme exceptionnelle et liée au contexte de la chute du communisme.

Cette réticence à voir de nouveaux États apparaitre et ses conséquences directes – nécessité d’un processus normé éventuellement encadré par l’UE et d’une consultation populaire – invalident ainsi l’idée souvent émise en Belgique d’une séparation par dépit ou par défaut, devant l’impossibilité de former un État fédéral. Pour qu’un État éclate, il faut une volonté politique et un soutien populaire clairs.

C’est aussi là que les cas écossais et flamand diffèrent. La Flandre présente en effet une identité régionale certes affirmée, mais qui ne se conçoit pas forcément en opposition à l’identité “nationale”. Les deux coexistent au contraire pour une majorité de la population. Ainsi, 80% des “Flamands” (au sens d’habitants de la région flamande) s’identifient à la fois à la Flandre et à la Belgique, et même un électeur de la NVA n’a aucune difficulté à supporter les diables rouges. La séparation pure et simple est beaucoup plus difficile à accepter dans ce cas.

L’identité écossaise est en revanche beaucoup plus forte et personne ne met en doute le fait que l’Ecosse soit une nation à part entière. Ici comme ailleurs, le sport et l’identification à une équipe nationale jouent un rôle non négligeable. La part des Écossais se sentant uniquement écossais (et nullement britanniques) est de 35%, contre 10% en Flandre. Ces chiffres sont à rapprocher du soutien affiché à l’indépendance : autour de 35% en Écosse et 15% en Flandre.

Vincent Laborderie, chercheur à l'UCL

Les recherches de Vincent Laborderie se concentrent sur les conditions de reconnaissance d'un État et les processus menant à l'indépendance. Il a coordonné un ouvrage collectif à paraître le mois prochain aux éditions Mols : "Good Morning Belgium",

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