Les leçons d'un échec : le referendum letton sur la seconde langue nationale

Les résultats du referendum organisé ce samedi 18 février en Lettonie démontrent que, vingt ans après l’indépendance du pays, ses habitants restent divisés non en partis politiques ou en classes sociales mais en groupes linguistiques. Mais qu’on enregistre des progrès significatifs.

Sans surprise, la proposition d’accorder un statut de langue officielle au russe, la langue d’un tiers de la population et celle que l’on entend le plus dans les rues de la capitale Riga, a été rejetée par 75% des votants. Non seulement les russophones sont en minorité mais quelques 300.000 d’entre eux n’ont pas le droit de vote – ceci explique cela.

Les reliquats d'une histoire

Il s’agit d’une conséquence de la situation du pays au moment de l’indépendance, quand l’identité nationale s’est construite autour de la langue et de la culture. En conséquence, tous les descendants des personnes qui étaient lettons en 1939 sont automatiquement devenus citoyens, même s’ils n’avaient jamais mis le pied dans le pays. Et ce droit fut refusé à ceux qui étaient arrivés après 1945 et leurs descendants, à moins qu’ils ne réussissent un examen linguistique très difficile et un test historique qui les décrit comme des occupants. En conséquence, quelques 300.000 russophones (russes, ukrainiens, biélorusses, arméniens, juifs etc.) ne peuvent ni voter ni être candidats ni occuper un emploi dans le secteur public. L’éducation en russe a été rabotée à plusieurs reprises et le letton est obligatoire dans les services – un inspecteur est chargé des contrôles.

La radicalisation a été renforcée par l’arrivée massive de ‘nouveaux lettons’, souvent issus de la diaspora nord américaine viscéralement antisoviétique et antirusse, qui ont pris en main les rênes du pouvoir lors de la mise à l’écart de toute personne formée dans les universités soviétiques ou ayant fait partie de l’ancienne structure. Face à eux, la communauté russophone était complètement désorientée : ses membres se sentaient Russes de Lettonie et l’idée d’un " retour au pays " n’avaient donc pas de sens. Ils avaient d’ailleurs joué un rôle clé dans le support à l’indépendance à la fin des années 80, surtout les intellectuels et les milieux académiques, et ils n’ont jamais compris pourquoi ils ont ensuite été si mal récompensés.

Ce rejet de l’héritage soviétique, et de la russification, pouvait se comprendre à l’époque mais elle apparaît aujourd’hui comme un anachronisme et une injustice. Il entretient l’amertume des nombreux jeunes russophones qui ont appris le letton sans état d’âme et découvrent aujourd’hui qu’il ne suffit pas de parler la langue nationale pour être considéré comme un citoyen loyal.

Des occasions manquées

Il y eut pourtant deux grands moments propices à un déblocage de la situation. L’un au moment des négociations pour l’adhésion à l’Otan et à l’Union européenne. L’autre, lors des élections parlementaires anticipées de septembre 2011.

Le premier fut largement un échec. Les Européens disposaient pourtant d’un moyen de pression et auraient pu camper sur leurs principes, notamment les droits des minorités. Au lieu de cela, ils ont adopté sans réserve le narratif historique balte et il n’est pas interdit de penser qu’ils l’ont fait parce que cela renforçait leurs préjugés envers une Russie néo-impérialiste attachée à saper les nouvelles indépendances de l’intérieur. Il est pourtant remarquable que si la Russie a instrumentalisé les communautés russophones, lourdement parfois, ce n’était pas tant pour saboter l’indépendance d’un pays donné que pour gêner l’Union européenne en la plaçant face à ses contradictions.

Dans le cas balte, l’Union européenne a avalisé la présence de " non citoyens " sur son territoire sous prétexte qu’il s’agissait d’une situation transitoire. Paradoxalement, les pressions de l’Otan, notamment concernant l’éducation obligatoire, furent plus ouvertes et plus efficaces que celles de l’EU.

La seconde chance de tournant majeur intervint lors des élections de septembre. En effet, la victoire du parti dit russophone, Centre Harmonie, ne s’explique que par sa capacité à dépasser les clivages ethniques. Les chiffres montrent qu’une partie des Lettons d’origine ont ‘franchi la ligne’, sur des bases politiques, influencés par le bilan positif de son leader, Nil Ouchankov, 35 ans, maire de Riga. Et que, surtout après la crise de 2008-2009, ils commencent à se fatiguer des politiciens utilisant la " menace russe " pour éviter le débat sur la situation économique, la corruption et le déclin démographique. Pour eux, le pays a tort de se priver d’un lien naturel avec un puissant voisin, citant l’exemple de la Finlande qui a su dépasser un passé tout aussi troublé avec Moscou pour devenir un partenaire clé.

Malgré tout, les autres partis ont rejeté le vainqueur des élections dans l’opposition et fait barrage à l’entrée des " Russes " au gouvernement en formant une coalition de plusieurs partis du centre droit à la droite nationaliste. Ce qui a relancé l’ONG " Langue maternelle " à l’origine du referendum, dont le président est à lui seul un symbole de l’impasse lettone : Vladimir Linderman parle letton mais n’est pas naturalisé, ce qui l’a empêché de voter lors du referendum qu’il a organisé.

Des raisons d'éspérer

Certes le pays est toujours dirigé par une ‘coalition ethnique’ mais les lignes sont en train de se brouiller grâce à la maturation d’une partie de l’électorat et à l’émergence de personnalités russophones qui jouent la carte de la citoyenneté.

En témoignent les déclarations récentes de l’ancien ministre de l’intégration et actuel directeur de l’Institut Letton de recherches en sciences sociales et politiques, Nils Muiznieks, pour qui " tous les enfants nés ici ont le droit à la citoyenneté " et celle du président de la Confédération des Syndicats Libres, Peteris Krigers, pour qui " le système de citoyens et non citoyens est dépassé… Comme dans de nombreux pays civilisé, si vous êtes nés ici, vous êtes citoyen. Il n’est pas juste de voir si vous savez chanter par cœur l’hymne national pour décider que vous êtes un citoyen ".

Nina Bachkatov, Politologue

Ancienne correspondante du journal " Le soir " en URSS, Nina Bachkatov est une spécialiste de l’ancien espace soviétique. Docteur en science politique, enseignante à l’université de Liège, elle est aussi l’éditeur de Inside Russia & Eurasia.

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