Les Européens et le "bon vieux temps" des dictateurs arabes

Elena Aoun
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Si l’histoire ne peut donner de leçon, elle est en tous cas un réservoir d’expériences. Et celles de la mise en place progressive de la démocratie dans le pays occidentaux devrait, selon Elena Aoun, spécialiste des pays arabes, nous inciter à relativiser nos jugements sur les " printemps arabes ".

Mercredi 23 avril, Roland Dumas, ex-ministre des Affaires étrangères et ex-président du Conseil constitutionnel français, regrettait au micro de Pascal Vrebos (Bel RTL Soir) le temps où le Colonel Kadhafi faisait régner un ordre stable en Libye. Au journaliste soulignant le caractère politiquement incorrect de ces propos, Dumas invoquait à sa décharge l’actuelle situation de chaos dans le pays. Le même jour, Tony Blair, ancien premier ministre du Royaume Uni, qualifiait l’expansion de l’extrémisme islamiste de plus grande menace à la sécurité globale au 21ème siècle et soutenait en conséquence le gouvernement militaire en Egypte. Pour Blair, ce dernier représente " le sauveur absolument nécessaire d’une nation ", bien qu’il ait renversé en juillet 2013 un président certes issu des Frères musulmans mais élu, et qu’il se singularise par de nombreuses violations des droits humains.

Que de tels propos soient tenus par des personnalités ayant occupé de hautes fonctions dans les deux pays qui ont été des laboratoires explosifs de la démocratie, des droits humains et de l’Etat de droit est fort inquiétant. Cela révèle la perpétuation d’un postulat empreint d’orientalisme selon lequel les sociétés arabo-musulmanes sont immatures, incapables de sortir du carcan religieux pour accéder à la modernité et la démocratie, et ne peuvent dès lors être gouvernées que par la manière forte. Or ce postulat auquel souscrivent implicitement Dumas et Blair oublient l’histoire de l’Europe elle-même et éludent toute réflexion sur le contexte dans lequel évoluent ces sociétés et la responsabilité de la " communauté internationale ".

Et la démocratie fut ?

Les " printemps arabes " n’ont même pas quatre ans, ce qui pèse fort peu face à plusieurs siècles passés sous des jougs impériaux et coloniaux auxquels ont mis terme, depuis à peine quelques décennies, les indépendances. Or, ces indépendances se sont traduites dans la plupart de ces pays par la monopolisation de l’appareil d’Etat et de ses ressources par des élites autoritaires. Celles-ci se sont maintenues par l’étouffement de toute contestation et de toute opposition par l’assassinat, l’emprisonnement, la torture… De telles conjonctures ont évidemment empêché l’éclosion d’une pratique participative des citoyens, essentielle à l’apprentissage de la démocratie.

Au regard de ce passif, les " printemps arabes " ne pouvaient aboutir immédiatement, comme par magie, à la démocratisation, quand bien même ils constituent un point de rupture attestant de l’aspiration d’une bonne partie des populations à un système politique qui les respecte. La démocratie est une pratique qui exige la liberté d’expression de la société civile, l’existence de partis, la possibilité d’un débat public pacifié. Elle suppose également que tout un chacun ait intériorisé l’idée d’un contrat social liant citoyens et représentants par un ensemble de droits et devoirs.

En Europe, ces processus se sont étalés sur plusieurs siècles. La Révolution française a été précédée d’évolutions sociales et intellectuelles de long terme, trouvant leurs racines dans la transition entre le Moyen-Âge et la Renaissance. Et elle est loin d’avoir produit une démocratie parfaite en trois ans ; la Terreur qui sévit dès 1793 a causé la mort de dizaines de milliers de personnes. Ont alterné par la suite périodes de stabilité et de crises, les dernières d’entre elles étant la guerre d’Algérie et les événements de mai 1968. Le bilan français en termes de droits politiques des femmes n’est par ailleurs guère brillant : celles-ci n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1946. Elles attendent encore d’accéder aux plus hautes fonctions de l’Etat, la France n’ayant élu à ce jour aucune femme présidente, et n’ayant eu qu’une seule Première Ministre, Edith Cresson, pour un mandat éphémère (15 mai 91-2 avril 1992) qui l’exposa à une hargne sexiste d’une rare violence.

Du côté britannique, la marche vers la démocratie et l’Etat de droit n’aura pas été plus fulgurante. De la Grande Charte (1215) en passant par l’habeas corpus (1679) pour arriver au Royaume Uni actuel qui donna certes le droit de vote aux femmes de trente ans en 1918 mais attendit 1967 pour mettre terme à la pratique de la castration chimique des homosexuels, le chemin fut long et sanglant. Et ceci sans parler des pratiques génocidaires menées dans leurs colonies par les patries respectives de Roland Dumas et de Tony Blair.

Un contexte peu propice

La démocratie ne s’improvise donc pas. De plus, elle a besoin pour s’épanouir d’un contexte clément. Or, l’environnement des pays concernés est délétère à plus d’un niveau. Au niveau économique d’abord, la mise en œuvre de réformes néo-libérales a érodé les (maigres) capacités redistributives des Etats, fragilisant leurs populations et offrant de nouvelles opportunités d’enrichissement aux élites. Pour bénéficier des aides internationales, les pays arabes ont souscrit aux recettes de la Banque mondiale, du FMI et de l’Union européenne ; or celles-ci passent par moins de services publics et plus d’austérité, ce qui n’est guère propice à la genèse d’un nouveau contrat social. L’alternative est, pour certains comme l’Egypte des militaires, de bénéficier de la générosité de pays tels que l’Arabie Saoudite, générosité qui vise à conforter un régime répressif.

Les conjonctures politiques ne sont guère plus favorables. Le conflit israélo-arabe continue à alimenter les foyers de frustration et de radicalisation dans la région. Les camps de réfugiés palestiniens, où s’entassent souvent depuis les années 1948 des centaines de milliers de personnes sans passé, sans présent et sans avenir en sont l’illustration la plus puissante. La politique des " deux poids, deux mesures " de la communauté internationale a nourri des ressentiments profonds à l’égard des puissances occidentales, d’autant que leurs leçons de démocratie sont contredites par la non-reconnaissance des victoires électorales de certains mouvements anti-occidentaux (ce qui vaut aux Palestiniens de Gaza d’être, depuis la victoire du Hamas et donc pour la 8ème année consécutive, la cible d’un embargo quasi-permanent). A cela s’ajoutent le souvenir des guerres d’Irak, des bras de fer avec des pays comme l’Iran, des ingérences au Liban et, de manière plus générale, un soutien aux régimes répressifs dont la plupart ont été – et restent pour certains – les interlocuteurs privilégiés des pays européens. Enfin, les armes, abondamment produites et commercialisées par l’Occident, permettent la dissémination et l’atomisation d’une violence non-étatique aussi létale que facile à exercer ; vendues aux Etats, elles en confortent l’assise au détriment des populations. Ainsi, il est fort à parier que les nouveaux hélicoptères d’attaque que les Etats-Unis ont décidé (le 23 avril aussi !) de livrer au régime égyptien serviront plus souvent à la répression interne qu’à la défense du pays.

Un chemin long et turbulent

Le chemin vers la démocratie est, histoire européenne à l’appui, long et turbulent. Il est essentiel de s’en souvenir au moment de regretter le règne d’un Ben Ali ou d’un Kadhafi et d’applaudir un gouvernement militaire égyptien qui a déjà à son actif plusieurs milliers de morts et de prisonniers politiques ainsi que des violations massives des libertés et des droits de l’homme - sans parler des jugements expéditifs comme celui qui, au terme d’un procès express, a condamné 529 Frères musulmans à la peine capitale. Le désordre que déplore Dumas en Libye et la montée de l’extrémisme qui émeut Blair sont la conséquence de contextes locaux et internationaux délétères dans lesquelles la responsabilité des pays occidentaux en général et des Etats européens en particulier est lourde. Le message aux populations arabes que constitue le soutien des Européens aux régimes autoritaires est à la fois un encouragement à la violence et une entrave à l’apprentissage de la démocratie dans la région qui ne se fera que dans le temps et au travers de certains errements.

Elena Aoun, UCL

Elena Aoun est professeure à l’UCL de Mons et chercheure au CECRI (Centre d’études des crises et des conflits internationaux). Ses travaux portent entre autres sur les conflits et les crises du Moyen-Orient.

 

 

 

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