Les conseillers militaires belges en Irak au service de quelle politique de sécurité?

Les conseillers militaires belges en Irak au service de quelle politique de sécurité ?
Les conseillers militaires belges en Irak au service de quelle politique de sécurité ? - © Tous droits réservés

La Belgique s'apprête à envoyer une quarantaine de formateurs militaires en Irak. Leur objectif sera d'entraîner les forces armées locales à se prendre en charge et, autant que possible, à mener elles-mêmes le combat contre le groupe État islamique. La décision du gouvernement, qui est à placer dans la continuité de celle prise à l'automne 2014 de déployer six chasseurs-bombardiers F-16, risque néanmoins de contribuer à la perpétuation de l'instabilité au Moyen-Orient.

Les Européens et les Américains ont une longue tradition en matière de formation et de vente d'équipements aux armées du Proche et Moyen-Orient. Celle-ci est déjà perceptible lorsque la Grande-Bretagne et ensuite les États-Unis accèdent aux demandes du chah d'Iran et lui vendent de grandes quantités d'armement dès le début des années 1970[1]. Les uns et les autres y voient non seulement la possibilité de réaliser des profits économiques mais également de créer un " gendarme " censé assurer la stabilité dans la région. Nul besoin d'insister sur le fait que, suite à la révolution islamique de 1979, les attitudes changent vis-à-vis de l'Iran et de son rôle régional.

Peu après cette révolution commence la guerre Iran-Irak de 1980-1988. Dans ce conflit, Américains et Européens vont prendre " fait et cause " pour l’Irak, perçu comme un utile garde-fou contre l’Iran. Les Européens en particulier se sont montrés prompts à vendre du matériel au régime de Saddam Hussein. Les Américains soutiennent aussi le régime en lui offrant des renseignements militaires. Américains et Européens finissent cependant par craindre que l’armée irakienne ne devienne trop puissante. Il en résulte des politiques cyniques qui consistent, afin de " maintenir l’équilibre ", à livrer du matériel aux deux camps.

A la fin du conflit, l’Irak s’est endettée de façon catastrophique, du fait notamment de ses achats en armement. Plus encore, l’armée irakienne était devenue une immense machinerie avec laquelle il faut maintenant compter dans la vie politique interne. Il ne pouvait plus être question de renvoyer tous les soldats, au risque de créer de l'instabilité politique. Cette difficile situation encourage Saddam Hussein à envahir le Koweït, un État qui ne veut pas annuler l’ardoise irakienne. La créature que les Américains et les Européens avaient aidé à se développer, l’armée irakienne était devenue non plus un moyen de contrebalancer l’Iran mais un danger. Débute alors la guerre du Golfe de 1991 et, jusqu’en 2003, une période de sanctions terribles et bombardements ponctuels qui débouche sur une nouvelle guerre.

Au printemps 2003, les Américains et leurs alliés envahissent l’Irak. Arrivés à Bagdad, ils mettent en place la " Coalition Provisional Authority " responsable de gérer l'occupation. L’une des premières décisions de cet organisme est de démanteler ce que les Occidentaux avaient contribué à renforcer, c’est-à-dire l’armée irakienne. En mettant au chômage les soldats irakiens, les Américains participent à la mise en place des conditions nécessaires à une explosion de violence[2]. De fait, c'est le début de l'insurrection. Comment réagissent les États-Unis à la situation qu'ils ont ainsi créée ? D’une part, et c’est connu, ils se battent. D’autre part, ils financent le développement d’un nouvel appareil de sécurité irakien qui doit les assister à pacifier le pays. Le problème est que cet appareil est essentiellement instrumentalisé par des membres de la communauté chiite, globalement donc au détriment de la minorité sunnite. Bref, ce nouvel appareil s'avère également, et au final, tout aussi producteur d’instabilité.

Le Général américain Petreaus, commandant des troupes américaines en Irak, semble avoir trouvé la " solution " à ce problème. Il utilise sur la présence de combattants étrangers, Al Qaeda en Irak pour soutenir les initiatives sunnites en matière de développement de milices. Bien que composées d’individus qui avaient l’habitude de faire le coup de feu contre les soldats américains, ces milices sunnites sont alors entretenues par eux. Jusqu'à un certain point, elles font aussi cause commune avec les chiites contre la menace étrangère. De fait, le général Petraeus se paie ce que d'aucuns pensent être un succès militaire en créant un nouvel appareil sécuritaire. De façon quelque peu simplifiée, les États-Unis rendent aux Sunnites le travail qu'ils avaient perdu du fait du démantèlement de l'armée. Dans les faits, ce qui est acheté est une paix toute relative. Autrement dit, les États-Unis produisent un précaire équilibre fait d'armées et de milices mal contrôlées. Lorsqu'ils quittent l'Irak en 2011, l'édifice s'écroule. Un des appareils de sécurité qui doit largement son existence aux Américains, celui des chiites du premier ministre Al Maliki, liquide celui, également mis en place par les Américains, des Sunnites.

Ce qu'il reste alors, ce sont des forces de sécurité irakiennes très largement dominées par les chiites. Sachant que les États-Unis ont investi des milliards de dollars dans ces forces que l'on dit composées de plus de 900.000 membres, on aurait pu s'attendre à ce qu'elles soient en mesure de faire face à une contre-réaction sunnite qui se matérialise à travers l'apparition du groupe État islamique. Or, il n'en est rien. Les forces armées de l’État irakien sont essentiellement devenues un moyen d’accaparer de l'argent public et de l'aide américaine, pas une force de combat. Les postes à responsabilité sont obtenus par clientélisme. Les officiers affirment avoir sous leur responsabilité plus de soldats que dans la réalité afin de profiter des surplus logistiques ainsi obtenus, ce que l'on appelle les " soldats fantômes ". Pour certains, être sous l'uniforme, c'est aussi avoir la force de son côté pour extorquer les populations. Finalement, obtenir un emploi de militaire correspond à une sorte d'investissement[3]. On imaginera assez aisément ce que tout cela peut avoir de déstabilisant pour l'ensemble de la société irakienne.

Aujourd’hui donc, la Belgique a pris la décision d'envoyer des conseillers militaires en Irak. Certes, on ne sait pas ce que feront très précisément ces conseillers belges. Peut-être resteront-ils quasiment cloîtrés dans un poste avancé, peut-être formeront-ils des unités irakiennes qui seront ensuite responsables d'actes criminels, peut-être aideront-elles véritablement certains militaires irakiens à protéger leur État. Bien entendu, cette opinion n'a pas pour objectif de mettre a priori en cause la bonne volonté des soldats belges qui seront envoyés en Irak. L'essentiel pour nous est de souligner qu'en assistant les forces armées irakiennes, l'armée belge risque surtout de se retrouver, après l'envoi des F-16, un peu plus partie prenante à ce cycle de déstabilisation sans fin perceptible.

Christophe Wasinski, professeur à l'Université libre de Bruxelles et chercheur-associé au GRIP

 

 

[1] Pierre Razou, La guerre Iran-Irak. Première guerre du Golfe 1980-1988, Paris, Perrin, 2013.

 

[2] Il est vrai que l'action de la CPA ne visait pas que les forces armées irakiennes mais l'ensemble des cadres de la société issus du parti bath.

 

[3] Voir à ce propos : Patrick Cockburn, Le retour des djihadistes. Aux racines de l’État islamique, Paris, Équateurs, 2014.

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