Les apparences trompeuses de Téhéran

Le bazar de Téhéran
Le bazar de Téhéran - © AFP

Des élections présidentielles sans véritable choix bientôt en Iran. C'est que, explique cette correspondante à Téhéran, le "guide suprême" veut avoir les mains libres pour enfin rouvrir un dialogue avec l'Occident, dialogue indispensable au relèvement du pays.

Le 14 juin prochain, le nouveau président de la République islamique d’Iran sera élu mais en attendant, les jours passent et se ressemblent. Et seule la chaleur du soleil fait bouillonner l’atmosphère.

Un but : l'unité du pouvoir

Pourtant, les tensions sont palpables à l’approche des élections. L’espace public est cadenassé, les moyens de communication minutieusement contrôlés et les connexions extrêmement lentes. Les chaînes d’information par satellite en persan, comme BBC persian, sont au point mort et les cybercafés, sous haute surveillance, sont délaissés par les adeptes des réseaux sociaux. Le contraste avec la campagne présidentielle de 2009 est sans appel. 

Cette fois-ci, les autorités ne veulent prendre aucun risque. L’opposition est verrouillée et les réformateurs écartés. Le potentiel populaire et les positions idéologiques de certaines personnalités ont eu raison de leur candidature. Ce fut le cas de Akbar Hachemi Rafsandjani, pilier du régime et actuel président du Conseil de discernement, la plus haute instance d’arbitrage politique du pays.  Et de Esfandiar Rahim Mashaie, chef de cabinet de Mahmoud Ahmadinejad.

Place à des candidats loyaux et proches du guide suprême, Ali Khamenei. L’objectif étant d’obtenir une unité de pouvoir et de décision.

A coup de propagande médiatique intense, les autorités iraniennes redoublent d’efforts pour tenter de convaincre l’électorat réticent. Et pour cause. Il y a quatre ans, la répression sanglante a provoqué un divorce avec une grande partie de la société civile et une crise profonde de légitimité politique du régime. Mais si le mouvement vert était surtout le fait d’une élite faiblement organisée, une nouvelle tendance socio-politique a néanmoins pris ses racines et est devenue incontournable.

Un changement radical

La campagne électorale a officiellement débuté le 24 mai. Les huit candidats disposent de trois semaines pour présenter leur programme et, pour certains, se faire connaître du grand public. Un marathon express qui se déroule sur les campus universitaires, dans les centres commerciaux traditionnels mais surtout dans les médias.

Vendredi dernier, la tenue d’un débat télévisé entre les candidats a d’ailleurs pris des allures de divertissement, selon la presse locale. Des heures entières pour très peu de propositions concrètes. La manière dont le débat était organisé a fait l’objet de vives critiques de la part de certains candidats. Mais si le temps de parole alloué à chacun ne leur a pas permis, selon eux, d’expliquer leur programme, ils ont unanimement vociféré contre l’ère Ahmadinejad, dont la politique économique a plongé le pays dans les affres de l’inflation.

Le casting ne fait pas rêver mais il annonce un changement radical de style et de ton. Terminées les gesticulations populistes à outrance et les provocations impétueuses du président sortant (constitutionnellement empêché de briguer un troisième mandat consécutif).

Alors que certains semblent avoir été sélectionnés davantage pour leur rôle de figurant que pour leur charisme politique, d’autres adoptent déjà une posture présidentielle. Et en guise de façade, les différentes factions sont représentées parmi les candidats.

Chargé de reprendre le discours des modérés, Mohammad Reza Aref a été premier vice-président durant le second mandat de Mohammad Khatami (1997-2005). Candidat déclaré indépendant, Mohsen Rezaie est Secrétaire général du Conseil de discernement. Il a récolté 0,8% des suffrages lors de la présidentielle de 2009. Quant à Hassan Rohani, qui œuvre lui aussi dans les coulisses de l’appareil d’Etat, il est à la tête du Centre de recherche stratégique. Dans l’entourage du guide, Said Jalili est le secrétaire du Conseil National de Sécurité et l’actuel négociateur sur le dossier nucléaire. Et la " Triple coalition " du camp conservateur réunit, entre autres, Mohammad Ghalibaf. Maire de Téhéran depuis 2005, il est reconnu pour sa gestion efficace de la capitale.

Une ouverture indispensable

Cette élection présidentielle révèle un réel dilemme. Le futur élu devra à la fois avoir la confiance totale du guide et être assez crédible aux yeux des Occidentaux pour peser dans les négociations sur le nucléaire.

Car même si l’exclusion de l’Iran du système bancaire international et l’embargo sur son pétrole brut n’ont pas fait plier le régime sur son programme nucléaire, les sanctions ont néanmoins considérablement affaibli une économie déjà rongée par la corruption et le clientélisme.

Les dossiers économiques et nucléaires sont les enjeux principaux de cette élection. Pendant des années, Ali Khamenei a refusé toute ouverture internationale sous prétexte d’une " agression culturelle occidentale ". Mais c’était plutôt le fait de rapports de force au cœur du pouvoir. Les factions qui soutiennent le guide n’étaient pas en mesure de contrôler cette ouverture ni d’en tirer les bénéfices politiques.

Aujourd’hui, l’instabilité régionale s’ajoute aux pressions internationales. Dos au mur, l’Iran est contraint de dialoguer avec les Etats-Unis. Et puisqu’il a démontré sa capacité à surmonter ses crises intestines sans sombrer dans le chaos (comme ses voisins irakiens ou afghans), l’Iran est en mesure de se positionner comme un interlocuteur sérieux.

Finalement, au-delà des étiquettes, les personnalités conservatrices pourraient être en mesure d’adopter des politiques de liberté et d’ouverture internationale.

Mais reprendre les relations après trois décennies de rupture nécessite un véritable plan de reconstruction. Si les Etats-Unis ne parviennent pas encore à un consensus sur l’Iran, il existe néanmoins des forces politiques au sein de la République islamique susceptibles de favoriser un changement de politique.

L’entreprise de récupération totale du pouvoir par les tenants du régime depuis les années de " détente " du président Mohammad Khatami et la déchirure fracassante de 2009 ont approfondi le fossé qui sépare les vieilles autorités de la nouvelle génération. Celle qui n’a fait ni la Révolution ni la guerre. Et qui jongle avec ses propres référents d’iranité, d’islam et de modernité. Telle une force nouvelle, hétérogène et originale qui aspire à l’ouverture d’un espace pacifié pour s’exprimer. Disposée à faire de son pays un élément reconnu et respecté de la scène internationale.

Lina Ziadi, correspondante à Téhéran

Lina Ziadi est correspondante permanente à Téhéran pour les quotidiens Le Temps, La Tribune de Genève et 24Heures.

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