Le vote qui nous salit tous

Le vote qui nous salit tous
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Ce texte est une opinion de Benoit Lhoest, enseignant et traducteur.  

En 1940, mon grand-père Joseph (qui m’a légué des tas de choses dont ses valeurs et mon second prénom) a été détenu par l’occupant, emprisonné, puis déporté en Allemagne où il a été soumis, pendant 5 ans, au travail obligatoire (d’abord comme poseur de voies de chemin de fer, puis comme ouvrier agricole).

Pendant toutes ces années, les gardiens qui l’usaient à la tâche (et le battaient quand il faiblissait) étaient essentiellement des Allemands plus ou moins forcés d’agir de la sorte, mais aussi des Flamands du VNV et des Wallons de REX qui, eux, avaient délibérément choisi de quel côté de l’Histoire ils voulaient militer… et dont certains ont continué à toucher jusqu’à leur mort une pension de l’Etat allemand.

Joseph est parti à 63 ans des séquelles de sa captivité et non seulement il n’a jamais demandé de pension à personne, mais surtout il nous a quittés bien trop jeune pour bénéficier de celle à laquelle sa carrière d’employé lui aurait donné droit.

L’an dernier, presque 80 ans plus tard, alors que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts reconstruits et que les mémoires semblent avoir été emportées par son courant, ma femme et mon fils (dont on sent que, pour beaucoup de nos compatriotes, ils ne seront jamais que des "Belges de papier" comme le disait si poétiquement Le Pen il y a quelques années) se sont fait traiter de bougnoules et on les a priés de rentrer dans leur pays.

Cela se passait dans un bel hôtel.

Cela se passait à Ostende.

Et personne n’a bronché.

Même pas moi.

J’étais trop scié.

Trop atterré d’être entré brutalement dans une autre époque.

Ou plutôt d’y être retourné.

Ajoutons que ce sont les mêmes beaufs qui, plus tard, à la maison de repos, traitent l’infirmière de sale négresse quand ils n’essaient pas de lui tripoter les fesses.

Car l’inutile bougnoule que dessus est aussi – très accessoirement – infirmière et a vécu cette scène des tas de fois en mordant sur sa chique et en continuant à prodiguer à tous les meilleurs soins possibles.

Ce n’était pas à Ostende.

C’était à Seraing.

C’était à Liège.

Alors quand au lendemain d’élections où cette peste a envahi notre Parlement, je lis le gratin de nos intelligents chroniqueurs et politologues essayer de " comprendre " ce qui s’est passé en Flandre, de se " mettre dans la tête des gens ", de décortiquer la " frustration " des électeurs sans " regard moralisateur " ou de tenter de prouver que " stigmatiser ce vote" sera "contre-productif", je me demande si le mauvais rêve ne se transforme pas sous nos yeux en double cauchemar.

Cauchemar de voir revenir cette boue nous souiller collectivement.

Mais cauchemar aussi de constater que bien peu d’intellectuels ont encore le courage d’appeler les choses par leur nom, de s’engager et de les combattre par la voix d’un raisonnement sans concessions, par la voie du Droit ou plus simplement en exprimant sans ambages tout le dégoût qui s’impose et toute la colère qui en résulte légitimement.

Oui, l’électeur a le droit d’être fâché contre le système, contre les partis traditionnels et même contre le monde entier.

Mais quand il pose ce choix-là, il se salit les mains et il nous salit tous.

J’imagine les yeux de ma mère, née en 1939, en ce matin de 1945 où elle a revu pour la première fois cet homme – son père – dont elle avait été privée pendant 5 ans.

Je revois les yeux de mon fils de 6 ans et j’entends à nouveau sa petite voix :

- Papa, pourquoi il nous a dit ça le Monsieur ?

- Je ne sais pas, Noa.

C’était dans un bel hôtel.

C’était à Ostende.

Je n’ai rien su répondre.

Pas plus que l’amour la haine ne s’explique.

Il faut juste cultiver l’un et combattre l’autre.

D’abord en soi.

Chaque matin.

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