Le travail ne se limite pas à l'emploi

Philippe Defeyt
Philippe Defeyt - © Belga/SOPHIE MIGNON

Daniel Bacquelaine vient de publier une carte blanche dans le Soir du week-end du 1er mai. Son titre : La gauche tourne le dos à la valeur travail. Selon lui, la gauche désigne le travail comme un fardeau alors qu'il est facteur d'émancipation. Ce texte exige des réponses, tant il est pétri d'une vision dogmatique, étroite, économiciste, peu ouverte aux réalités vécues par beaucoup. Voici la mienne.

Le travail ne se limite pas à l'emploi

Monsieur Bacquelaine (je suppose que c'est le penseur qui s'exprime, pas le ministre),

Merci d'abord pour votre carte blanche qui me donne l'occasion de proposer une autre vision que la vôtre.
Le travail ne se limite pas à l'emploi. L'avoir oublié est le trou noir de votre analyse. L'essentiel du travail humain, en particulier dans ses activités les plus nobles, se fait en dehors de l'emploi (salarié ou indépendant).

L'étudiant qui mobilise des enfants dans un mouvement de jeunesse comme le femme de 60 ans qui s'occupe de ses petits-enfants et de ses (beaux)parents ou encore le cadre pensionné qui accompagne par ses conseils des indépendants qui se lancent effectuent, à mes yeux, un travail ; et ce travail est souvent bien plus intéressant que celui accompli par d'aucuns dans leur lien à l'emploi (j'y reviendrai ci-après).

Une vie heureuse est une vie qui peut s'appuyer sur trois activités, dans des proportions variables en fonction de l'âge et des circonstances : le travail accompli dans l'emploi, le care (mot anglais qui désigne à la fois les soins aux personnes et les activités domestiques accomplies pour d'autres) et les activités qui répondent à un besoin profond de chacun d'entre nous. Ces dernières activités - quelle qu'en soit la nature (culturelle, associative, militante, sportive, etc.) -, comme les activité de care, créent tout autant de richesses sociétales et personnelles et ennoblissent tout autant les personnes que ce que vous appelez travail.

L'emploi fonde aussi la société

C'est pour cela que nous aspirons, pour l'immense majorité d'entre nous, à réduire le temps de travail et à être pensionné. Pas parce que nous tournons le dos à la valeur travail mais parce que nous avons compris que le travail c'est bien plus que l'emploi. Ce qui nous empêche pas d'être convaincus que l'emploi fonde aussi la société et son assise matérielle.


Seconde faiblesse de votre analyse : une vision étroite des (mauvaises) conditions de travail. Celles-ci se limitent de moins en moins à la pénibilité ou aux horaires dits inconfortables. Le contenu même de certains emplois dégrade le travailleur, souvent contre son gré. Un visiteur de prison ou un animateur sportif volontaire effectuent un travail bien plus intéressant que celui qui fabrique des armes de guerre ou des produits chimiques toxiques.

Quel est le sens du travail de celui qui construit des sites internet visant à tromper le consommateur ? Quel était le sens du travail de ces commerciaux qui étaient (sont encore?) contraints de fourguer des produits bancaires qu'eux-mêmes ne comprenaient pas, sauf à savoir qu'ils ne correspondaient pas aux besoins de leurs clients ? Et certains ont des conditions de travail qui réduisent leur espérance de vie (vous qui prétendez dans votre texte que celle-ci est augmentée par la création de richesses).

Nous avons une vision exigeante d'un travail de qualité

C'est la seconde raison pour laquelle nous aspirons à réduire le temps de travail et à être pensionné : nous avons une vision exigeante d'un travail de qualité. Et le droit à l'autonomie dans son travail comme celui de faire des pauses fait partie des exigences. Fuite ? Peut-être, mais dites-nous alors comment procéder, plutôt que de nous vendre une fois de plus vos réformes des pensions.

Si j'en reste à votre vision étroite, laissez-moi encore partager six commentaires à votre analyse :
1. C'est une erreur de penser, comme vous le faites, que l'allongement de la carrière n'a pas d'impact négatif sur l'emploi des jeunes. L'observation des réalités européennes montre, et c'est beaucoup plus compréhensible, que les pays qui ont de bonnes performances en matière d'emploi ont bien sûr un taux d'emploi plus élevé pour les jeunes comme pour les âgés. Ce n'est pas le taux d'emploi des âgés qui influence positivement (on se demande d'ailleurs par quelle magie) celui des jeunes. Et si l'allongement de la carrière a un impact positif sur les dépenses de pension c'est tout simplement parce que pendant des années on remplace des pensionnés par des jeunes chômeurs (qui coûtent moins, voire rien du tout) à la sécu. Je vous défie d'ailleurs d'accepter un débat scientifique sur ces questions.

2. Pourquoi s'arrêter à 67 ans si je suis votre raisonnement ? Je connais des personnes qui pètent encore la forme à 80 ans. Pourquoi auraient-elles, selon vous, le droit de quitter l'emploi ? Même volontairement, puisque ce serait tourner le dos à la valeur travail. Suggestion, à vous suivre : supprimons les pensions et gardons uniquement un système d'invalidité.

3. Si le travail - dans l'emploi - est si important à vos yeux, qu'a fait votre gouvernement pour donner un emploi à temps plein aux 560.000 travailleurs (souvent des femmes) qui travaillent à temps partiel de manière involontaire ?

4. Qu'avez-vous fait concrètement pour que les allocataires sociaux qui retrouvent un travail ne soient pas taxés à 100% (par le mécanisme pénalisateur qui veut que pour chaque euro gagné par le travail on retire un euro de l'allocation) ?

5. Si le travail est-si important, pourquoi laissez vous perdurer des situations (très nombreuses) où la reprise du travail par un membre du ménage conduit à pénaliser dans leurs revenus les autres membres du ménage ?

6. Enfin, le travail démultiplie les libertés dites vous. Non, de plus en plus, le travail des uns démultiplie les libertés d'autres.

Je vous laisse votre explication de l'affaiblissement de la gauche démocratique. Je pense quant à moi que le pays perd aussi de n'avoir pas de vrais libéraux : des personnes qui pensent que les gens ont le droit de ne pas être taxés à 100% et le droit de choisir avec qui ils habitent sans en être pénalisés dans leurs revenus.

Philippe Defeyt est un économiste, ancien président Ecolo du CPAS de Namur. 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK