Le salon de l'aide humanitaire, reflet de ses contradictions ?

Arnaud Zacharie
Arnaud Zacharie - © Tous droits réservés

L'aide humanitaire a désormais son salon : AidEx et pour cette première édition européenne, il se tient pendant deux jours à Bruxelles. De quoi titiller la réflexion d'Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD. Une réflexion forcément critique.

Le salon de l’aide humanitaire, qui se tient à Bruxelles les 19 et 20 octobre 2011, est le reflet d’une évolution inquiétante opérée par une frange du secteur humanitaire. En effet, à l’image du salon de l’automobile ou du salon Batibouw, ce salon de l’aide humanitaire permet à des dizaines d’exposants de présenter les derniers produits en vogue pour mener à bien les actions humanitaires : véhicules, abris, informatique, assurance, logistique sanitaire, carburant, … rien n’a semblé échapper aux organisateurs. L’aide humanitaire est ainsi présentée comme un business comme un autre, avec l’opportunité pour l’offre de rencontrer la demande et d’ainsi exploiter de manière optimale le "marché de l’humanitaire".

Pourtant, les acteurs de l’humanitaire devraient plutôt s’interroger sur l’évolution du monde et adapter leur approche en conséquence, sans quoi ils sont appelés à faire face à de sérieuses désillusions. Certes, l’action humanitaire a de beaux jours devant elle, tant les défis actuels et futurs sont nombreux. En effet, les catastrophes naturelles vont s’exacerber suite aux changements climatiques, tout comme les crises alimentaires, les vagues de réfugiés et les autres crises humanitaires que l’instabilité du monde ne manquera pas de provoquer.

La fin de l'hégémonie occidentale

Toutefois, les acteurs de l’humanitaire doivent s’adapter aux mutations d’un monde où l’hégémonie occidentale s’estompe au profit d’un monde multipolaire et où les inégalités sociales font place à des "États fragiles" qui rendent leurs interventions de plus en plus délicates. Comme le résume Pierre Micheletti, professeur à l’institut d’études politiques de Grenoble et ancien président de Médecins du Monde France : "Le temps où les acteurs humanitaires arrivaient sur le terrain forts d’une sorte d’immunité naturelle, qu’aucun des belligérants ne semblait vouloir remettre en cause, est révolu. Aujourd’hui, les humanitaires ne sont plus automatiquement accueillis à bras ouverts par les populations locales". Micheletti en conclut que la seule voie possible est d’entamer une certaine forme de "désoccidentalisation" de l’action humanitaire, ce qui implique de "sortir d’une situation de monopole" et de "la logique des intérêts des grandes puissances occidentales".

Cela implique notamment de remettre les acteurs sociaux des pays pauvres au centre de l’action humanitaire. Aussi efficaces soient-elles, les ONG humanitaires n’ont pas les moyens de répondre à elles-seules aux défis humanitaires de notre temps. La catastrophe d’Haïti a démontré comment les populations locales jouent un rôle majeur dans les secours d’urgence, même si cela a été largement sous-estimé par les médias occidentaux, dont certains n’ont pas hésité à se mettre en scène pour se présenter en sauveurs des victimes sous les décombres, sans la moindre évocation des mobilisations de solidarité des populations locales. Par ailleurs, sans coordination locale, les interventions humanitaires ne peuvent déboucher que sur une multiplication d’intervenants et un éparpillement des forces.

Les causes structurelles des défis humanitaires

Plus largement, on ne peut aborder les défis humanitaires sans souligner les causes structurelles qui les sous-tendent. Mieux vaut prévenir que guérir, n’en déplaise aux intérêts financiers des adeptes du "business humanitaire". Cela implique de s’attaquer de front à l’injustice climatique, illustrée par des pays pauvres condamnés à s’adapter sans moyens suffisants aux changements climatiques provoqués par les émissions de gaz à effet de serre des pays riches. Cela implique également de promouvoir des politiques agricoles et alimentaires qui répondent à l’insupportable paradoxe actuel, avec plus de la moitié du milliard de personnes souffrant de la faim qui sont en réalité des paysans du Sud incapables de faire face à la concurrence internationale, alimentée par les subventions agricoles à l’exportation, la libéralisation du commerce agricole et l’absence de soutien public à l’agriculture familiale. Cela implique aussi de s’attaquer à l’évasion fiscale dont sont victimes les pays en développement, du fait de la prolifération des paradis fiscaux exploitée par les transferts de prix des firmes transnationales en quête d’optimisation fiscale, et qui débouche sur une fuite des capitaux qui représente chaque année près de 10 fois les montants d’aide au développement !

Tous les salons du monde ne suffiront pas à répondre à ces défis majeurs. L’action humanitaire n’est pas un business comme un autre, mais bien le reflet des défis de notre temps qui impliquent d’adapter les approches de solidarité internationale et de s’attaquer aux racines des inégalités sociales qui provoquent des violations quotidiennes des droits humains fondamentaux.

Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11).

Arnaud Zacharie est depuis longtemps actifs dans les milieux associatifs et altermondialistes. Il a été membre du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) et porte-parole d'attac. Il est maître de conférence à l'ULg et membre du Centre d'études sur la coopération internationale et le développement (CECID) de l'ULB. Il est également conférencier à la CTB (Coopération Technique Belge). Auteur de nombreux articles et de plusieurs ouvrages sur les relations internationales, dont le dernier paru est intitulé "Refonder les politiques de développement. Les relations Nord-Sud dans un monde multipolaire" (La Muette, 2010).

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