Le Prix Nobel de la paix de l'UE : entre quête de légitimité et tentative de légitimation

Autolégitimation et critiques

Plus d’une semaine s’est écoulée depuis l’annonce de l’attribution du Prix Nobel de la paix à l’Union européenne. 10 jours et au moins autant de types de réactions dénombrées face à cette étonnante nomination. Du côté de ses défenseurs, des europhiles convaincus qui tentent inlassablement de (nous) convaincre que l’Union européenne est une bonne chose pour toutes et tous, on souligne le chemin parcouru depuis le début de cette aventure bâtie sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale. Les six décennies de paix au cours desquelles l’Union et ses précurseurs ont contribué " à promouvoir la paix et la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe " sont brandies comme étendard des valeurs européennes. A l’opposé, d’autres réactions nous rappellent, une fois de plus, le décalage phénoménal qui peut exister, et existe de fait entre ces Européens convaincus et tous les autres, fussent-ils Eurosceptiques ou Euro-indifférents. Quand certains se félicitent de ses avancées, d’autres réclament une " paix sociale " et dénoncent la guerre menée contre les droits sociaux des peuples européens. Là où six décennies de paix sont encensées par les premiers, d’autres fustigent cinq années de récession et les plans d’austérité à répétition. Alors que la majorité des responsables européens et politiques de l’Union s’expriment et se réjouissent du résultat, des voix discordantes, certains diront sarcastiques, y voient une blague de mauvais goût ou de l’humour noir. " Fachos capitalistes! ", " Gauchos bien pensant! ", la verve est vive dans tous les camps, sauf peut-être dans celui de la grande majorité des citoyens européens, cette majorité toujours silencieuse. Car alors que les commentaires font rage, ces derniers revêtent leur traditionnel costume d’apparat à paillettes d’indifférence pour fêter ce non-évènement. Au cœur de ce débat sur le prix Nobel de l’UE, qui n’anime toujours qu’une minorité, on retrouve la même quête de légitimité d’un pouvoir européen, qui se débat lui-même sans relâche avec ses discours d’autolégitimation et ses propres questions existentielles. Celle de savoir qui ira à Oslo recevoir le prix n’en est qu’une des déclinaisons.

Dans ce long et difficile processus de légitimation, le prix Nobel attribué à l’Union européenne pourrait sembler tomber à pic. A l’heure où les économies européennes, et la monnaie unique en première ligne, sont mises à mal, cette récompense permet de rappeler aux Européens les valeurs essentielles qui sous-tendent la construction européenne. Dans un contexte unique de crises, l’efficacité économique laisse sa place à la démocratie et à la paix comme vecteurs de légitimation du projet européen. Rien de neuf sous le ciel européen, pourtant maussade. En effet, l’interrogation sur les valeurs des Européens accompagne depuis longtemps la quête de légitimité de l’Union européenne. En témoigne notamment l’introduction d’une question spécifique au sein des Eurobaromètres, outil de légitimation privilégié s'il en est : " Que représente l’Union européenne pour vous personnellement ? ". Mais là encore les réponses rappellent le fossé qui existe entre la volonté de légitimation et la légitimité réelle. Si la liberté de voyager, d’étudier et de travailler (45%) et l’Euro (40%) caracolaient en tête du classement établis par les citoyens en 2010, seuls 24% des Européens répondaient " la paix " à cette question; la même proportion déclarant qu’à leurs yeux l’Union européenne ne représentait rien d’autre qu’ " un gaspillage d’argent "…

Un projet toujours teinté d'élistisme

Si le gouvernement " pour le peuple " peine, le gouvernement " par le peuple " ne semble malheureusement pas en meilleure forme. En effet, de ce point de vue aussi, force est de constater que malgré un processus continu d’institutionnalisation, les citoyens européens ne sentent guère (ou peu) appartenir à une même communauté politique. Hier, tout nous amenait à nous demander pourquoi le spill over, processus imaginé ou espéré par les pères fondateurs, ne se produisait pas : où était donc passé l’effet d’entrainement fonctionnel supposé permettre le renforcement des solidarités et des attachements des citoyens à l’Union au fur et à mesure de son développement et l’amélioration de son efficacité? Aujourd’hui, l’efficacité est toute relative et les solidarités fragilisées pour ne pas dire fragiles. Rappeler l’objectif originel et original de l’Union européenne pourrait donc apparaître, comme il est " apparu " aux membres du Comité Nobel, une voie possible de sa légitimation en ces temps de crises. Si nos voisins de l’Est apprécient le prix de la paix, les citoyens des démocraties occidentales, en particulier les plus jeunes générations, semblent eux en déprécier la valeur. Au vu des réactions et surtout de l’absence d’un véritable engouement populaire en Europe occidentale, le prix Nobel de la paix attribué à l’Union finira sans doute par seulement convaincre les plus convaincus … Comme l’attribution improbable de ce même prix à la Belgique pour la récompenser pour près de deux siècles de paix civile, ne pourrait sans doute convaincre que les plus Belgicains, soulevant une horde de critiques au Nord comme au Sud du pays mais ne changeant sans doute malheureusement en rien la direction prise.

L’actualité de l’Union européenne, les réactions qu’elle suscite et surtout celles qu’elle ne suscite pas, nous en apprennent donc autant sur sa difficile quête de légitimité que sur les tentatives répétées de légitimation de ce projet, tantôt économique tantôt politique, mais encore et toujours teinté d’élitisme.

Dr. Virginie Van Ingelgom, Chargée de recherche F.R.S. – FNRS

Virginie Van Ingelgom est chargée de recherche du F.R.S.-FNRS à l'Institut de Sciences Politiques Louvain-Europe de l'UCL et chercheuse associée au Centre d'études européennes de Sciences Po Paris. Elle est spécialiste de la légitimité européenne et des perceptions citoyennes de l'intégration européenne.

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