Le Pen-Macron: un indigne débat présidentiel

Le Pen-Macron: un indigne débat présidentiel
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Consternant! Honteux! Pathétique! Médiocre! Déshonorant pour la France! Les mots ne sont pas assez sévères, ni nombreux, pour qualifier l’indigne spectacle auquel les deux derniers candidats à l’élection présidentielle française, Marine Le Pen et Emmanuel Macron, se sont livrés, comme le veut une certaine tradition républicaine et démocratique, lors de leur pseudo débat télévisé de l’entre-deux-tours.

Une insulte à la fonction présidentielle

Je le confesse: à l’instar de beaucoup de téléspectateurs très probablement, je me suis senti là, plus d’une fois, mal à l’aise, presque gêné de devoir assister à une telle bassesse morale, comme moi-même sali par l’avalanche des invectives, souillé par la vulgarité des propos, et, surtout, irrémédiablement affligé par la pauvreté intellectuelle des arguments proférés à tour de rôle, assénés à l’emporte-pièce, tels de piteux slogans de circonstance, sans analyse de fond. Je plains, sincèrement, les électeurs français, soudain confrontés, bien malgré eux, à cet infâme pugilat, sans hauteur de vues ni grandeur d’âme, privé de toute véritable perspective comme de réelle profondeur, et qui aura ainsi donné à voir, sans pudeur ni retenue, la pire des images en politique: une gigantesque insulte à la fonction présidentielle elle-même, à sa solennité tout autant qu’à sa respectabilité.

C’est simple: même le précédent débat présidentiel, celui qui mit naguère aux prises François Hollande et Nicolas Sarkozy, qui n’étaient pourtant pas eux-mêmes des champions de la dialectique, semble, comparé à cette piteuse foire d’empoigne entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, un beau moment, posé et réfléchi, rigoureux et sérieux, d’échanges. C’est tout dire! Quant aux historiques débats entre Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac, ils apparaissent aujourd’hui, avec le recul, et un brin de nostalgie également, comme des parangons d’élégance verbale, de finesse intellectuelle et d’épaisseur humaine tout à la fois. Leurs brillants duels à fleurets mouchetés n’avaient certes rien à voir avec les mauvais coups de massue de ces politicards d’aujourd’hui.

Marine Le Pen, ou la femme du ressentiment

Car ce que Marine Le Pen aura finalement fait, en ce débat dont on ne sait si c’est la confusion des idées ou l’approximation des thèses qu’il faut déplorer le plus, c’est,  malheureusement pour elle, tomber le masque: une candidate non seulement aussi désinvolte qu’incompétente dans la connaissance comme dans la gestion de ses dossiers, mais surtout, chose plus grave encore, une femme aigrie, vindicative, agressive, mesquine, parfois méchante et même vulgaire, le visage traversé par un rictus qui n’est pas sans rappeler celui de son ignoble père et la délation en guise de seul argument, par ailleurs souvent mensongère. Bref: abîmée, la chef(fe) du Front National, par ce que le grand Nietzsche appelait, pour stigmatiser certains de ses contemporains, le "ressentiment".

Ainsi, à vouloir démolir systématiquement, de manière aussi flagrante, sinon grossière, Emmanuel Macron, manifestement trop inexpérimenté pour tenir la barre suffisamment haute en ce genre de circonstance, c’est à son propre suicide politique qu’elle se sera en définitive, et en direct devant des millions de téléspectateurs, adonnée là! Pis: elle aura ainsi détruit définitivement, en deux heures à peine, cinq ans de tentative, fût-elle feinte, de dédiabolisation de son parti!

Emmanuel Macron, "En Marche" pour son seul bénéfice 

Quant à ce miroir aux alouettes qu’est Macron, qui n’est trop visiblement "En Marche" que pour son propre intérêt et seul bénéfice, il n’aura été là, sans réelle volonté de se transcender au regard de l’enjeu, que conforme à lui-même ou, plutôt, à la caste - sociale, politique et économique - qu’il représente: arrogant tel un jeune loup aux dents longues et présomptueux de ses forces, hanté par une ambition démesurée dans sa quête du pouvoir plutôt qu’habité par une sincère compassion envers ses semblables, plus attaché aux chiffres de la haute finance qu’aux besoins du petit peuple. Bref: n’apportant rien de fondamentalement neuf, contrairement à ses démagogiques promesses, par rapport à ce vieil appareil étatique dont il est lui-même issu, à cet injuste et obsolète système dont il s’est amplement servi avant de faire croire, maniant pour cela à merveille l’illusion, qu’il allait servir autrui, ainsi que l’exige, idéalement, un homme politique digne de ce nom.

Dieu, que la France, le pays de Voltaire et de Chateaubriand, de Montaigne et de Descartes, des Lumières et de la Raison, est tombée, aujourd’hui, bien bas: nous sommes nombreux, à l’heure de ce navrant et cruel constat, à le regretter, amèrement!

Quand on confond "niveau" et "caniveau"

Mais le pire, c’est que cette politique de bas étage, où l’on confond "niveau" et "caniveau", n’est elle-même qu’à la misérable image, hélas, de la culture française de ces derniers temps: la tapageuse mais vaine société du spectacle, pour reprendre la célèbre formule de Guy Debord, s’y est désormais substituée, pour le malheur de cette grande et belle civilisation, aux humbles mais nécessaires phares de la pensée.

Une faillite politique, morale et intellectuelle

Ainsi cette faillite à laquelle, médusés mais impuissants, déçus et défaits, nous venons d’assister, sur nos écrans de télévision lors de ce funeste débat présidentiel, n’est-elle pas seulement politique. Elle s’avère en réalité, pour qui sait aller au fond des choses, beaucoup plus grave, voire dramatique : elle est le signe, le tangible mais tragique révélateur, de notre propre décadence morale et intellectuelle.

Davantage: c’est là le symptôme le plus visible actuellement, comme dans l’Amérique de Trump, du lamentable état de délabrement de l’Europe tout entière, dont la France fut jadis, précisément, l’un des plus solides piliers philosophiques et admirables socles humanistes. Triste à en mourir!

Il est donc fort à parier, en ces bien peu reluisantes conditions, que le taux d’abstention sera très élevé, ce dimanche 7 mai 2017, lors de l’élection, au terme de ce second tour, du président français. Pis : avec ce chef de l’Etat ainsi très affaibli, tant il sera alors "mal élu", c’est la démocratie elle-même qui se voit, du coup, amoindrie.

A l’alarme, citoyens!

Daniel Salvatore Schiffer est philosophe, auteur de Requiem pour l'Europe - Zagreb, Belgrade, Sarajevo (L'Âge d'Homme), La Philosophie d'Emmanuel Levinas - Métaphysique, esthétique, éthique (Presses Universitaires de France), Critique de la déraison pure - La faillite intellectuelle des "nouveaux philosophes" et de leurs épigones (François Bourin Éditeur) et Le Testament du Kosovo - Journal de guerre (Éditions du Rocher).

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