Le "Mai 68" de la société turque?

Ali Kazancigil
Ali Kazancigil - © France 24

Comment comprendre la révolte qui secoue aujourd'hui la Turquie? Comme la manifestation des changements profonds de la société turque, nous dit le politologue Ali Kazancigil. Et dont la seule opposition entre laïcs et religieux ne peut rendre compte.

Le "Mai 68" de la société turque?

Les manifestations pacifiques qui ont commencé le 29 mai dernier, sur la place Taksim, dans le centre d’Istanbul ont gagné de nombreuses grandes villes turques, à commencer par la capitale, Ankara, mais aussi celles des autres régions du territoire. L’extrême violence dont la police a fait preuve au début des évènements et l’indignation que cela a provoquée, ont conforté et élargi le mouvement de contestation, auquel se sont joints des citoyens de toutes tendances, y compris des partisans de l’AKP (Parti de la justice et du développement), au pouvoir. La contestation s’est inscrite dans la durée. Les réseaux sociaux sur l’Internet sont très largement utilisés.

Un mouvement large

Comment définir et nommer cette mobilisation massive, sans précédent à cette échelle, de la société civile turque ? Les médias internationaux l’ont qualifiée de " Printemps turc ", mais un tel rapprochement avec ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte, en 2011, n’est pas pertinent. La place Taksim, n’est pas la place Tahrir, malgré la proximité de la consonance. Etant donné le côté festif du mouvement, sa spontanéité, son indépendance par rapport aux partis politiques, aux idéologies et aux groupes d’intérêt organisés – même si d’importants syndicats ont rejoint la contestation - une comparaison avec le Mai 1968 français semble être plus pertinente. De façon remarquable, cette mobilisation transcende les polarisations qui existent en Turquie et bénéficie de la participation de toutes les classes sociales et des communautés urbaines (75% de la population totale), qui exigent une démocratie débarrassée de ses scories autoritaristes : les laïcs, les musulmans pratiquants, la droite et la gauche, les écologistes, les adversaires du capitalisme financier qui se réclament du mouvement " Occupy WallStreet ", les Kurdes, les Alévis (une tendance hétérodoxe et libérale de l’islam chiite, 20% de la population), les minorités non – musulmanes, les femmes laïques et voilées, les homosexuels, les bourgeois, les salariés…

Le mouvement ne remet pas en cause le régime parlementaire ou la légitimité du pouvoir en place réélu en 2011, avec près de 50% des suffrages. La contestation vise explicitement le premier ministre Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2002, dont le style de gouvernement n’est plus toléré par la société. Il est devenu de plus en plus autoritaire et personnel, décidant de tout sans aucune concertation, depuis ce projet urbain à Istanbul concernant la place Taksim, qui a été le point de départ de la mobilisation, jusqu’ à des mesures plus générales, qui constituent des intrusions dans la sphère privée, comme les restrictions imposées au droit à l’avortement et à la consommation d’alcool.

Erdogan s’est lancé dans une entreprise d’ingénierie institutionnelle et sociale, qui risque d’aboutir à un régime quasi - dictatorial : dans le premier domaine, il veut imposer un régime présidentiel, dont il deviendrait le premier président tout puissant, élu au suffrage universel en 2014. Au plan social, son ingénierie consiste à imposer à la société un ordre moral et un style de vie islamiques. Afin d’éviter les accusations de porter atteinte à la laïcité il invoque, en populiste habile, des motifs séculiers comme la santé publique et la politique démographique pour justifier ces intrusions des pouvoirs publics dans la sphère privée, inacceptables dans une démocratie.

Une société civile autonome

La contestation en cours est révélatrice des profonds changements que la société turque a connus au cours des trois dernières décennies, depuis l’ouverture de l’économie turque au monde, le modèle de croissance par les exportations remplaçant celui fondé sur la substitution des importations. Ces processus de changement se sont accélérés sous le gouvernement de l’AKP, arrivé au pouvoir fin 2002. Jusqu’ en 2006, ce gouvernement a renforcé et élargi les réformes démocratiques entamées dès 2001, afin d’obtenir de l’Union européenne l’ouverture des négociations d’adhésion, qui débutèrent en octobre 2005. La forte croissance économique a multiplié par trois la richesse par habitant (plus de 15.000 dollars), sur la décennie 2002 – 12. Avec une économie nationale pesant 1 milliards deux cent millions de dollars, la Turquie est devenue la 15e économie mondiale (6e de l’UE). L’Anatolie où vit la majorité de la population s’est réveillée, à travers une révolution entrepreneuriale, qui a donné naissance à ce qu’on appelle en Turquie, " la bourgeoisie anatolienne islamique ". Une étude de la fondation allemande European Stability Initiative (ESI) a qualifié ces élites économiques et sociales anatoliennes de " Calvinistes islamiques ". Ce groupe social est le pilier socio – économique de l’AKP et fait concurrence au " grand capital " istanbuliote. Pour la première fois dans l’histoire du pays, les classes moyennes sont devenues majoritaires ; les inégalités sociales et régionales n’ont pas disparu, mais elles tendent à se réduire.

La société civile s’est structurée et a acquis une autonomie par rapport à l’Etat et le gouvernement qui l’avaient toujours étroitement contrôlé. Elle s’est sécularisée et est devenue pluraliste. Contrairement à un stéréotype coriace sur la Turquie, les laïcs et les musulmans pratiquants ne constituent plus deux blocs homogènes qui s’affrontent. Il y a des laïques nationalistes/kémalistes et d’autres qui sont des démocrates ; il y a des musulmans très conservateurs, mais aussi des musulmans " libéraux ", " démocrates " ou " de gauche ". La contestation actuelle est une preuve de cette émancipation. Celle – ci est prouvée par un autre processus, qui a des dimensions éthique et symbolique : alors que l’Etat turc continue de nier le génocide des Arméniens ottomans de 1915, la société civile a commencé un travail de mémoire à ce sujet, depuis 2005. Tous les ans, le 24 avril, il y a des réunions publiques dans les grandes villes, pour demander au gouvernement la reconnaissance par la Turquie de ce génocide.

Dans l’AKP, il y a des leaders, notamment le président de la république, Abdullah Gül et le vice-premier ministre Bülent Arinç, qui sont conscients de ces changements ; ils ont présentés leurs excuses aux manifestant, pour les violences policières et critiqué M. Erdogan, qu’un trop long exercice solitaire du pouvoir a enfermé dans une paranoïa le dissociant des réalités, refusent de voir cette société émancipée. Son avenir politique et ses chances de gagner les élections présidentielles de 2014, sont fortement compromis.

Ali Kazancigil , politologue

Politologue, Ali Kazancigil est un spécialiste de la Turquie. Il a publié "La Turquie, Idées reçues", (Ed. Cavalier Bleu) et est coauteur de "La Turquie contemporaine : d’une révolution à l’autre", (Fayard), à paraître novembre prochain

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