Le compte à rebours

Plus que jamais la Wallonie est à la croisée des chemins. Les récents accords institutionnels l’obligent à agir. Dans moins de 10 ans elle jouira de plus d’autonomie mais aussi de moins d’assistance. Si rien ne change, la population subira une baisse substantielle de bien-être. La question est : peut-on espérer un vrai changement? Un tel changement doit venir des citoyens mais surtout de ceux qui nous gouvernent.
Etat des lieux
Durant les dernières années, les autorités wallonnes ont fait preuve d’un souci de changement, concrétisé par ce qu’on a appelé les Plans Marshall 1 et 2 qui témoignent d’une prise de conscience de l’urgence qu’il faut y mettre. Il est sans doute trop tôt pour en voir l’incidence. On lit bien de-ci de-là que les choses bougent dans le bon sens. Il demeure que si l’on se fie aux indicateurs lourds tels que l’emploi et la croissance, l’écart qui nous sépare de la Flandre et de nos voisins européens ne se réduit guère de façon sensible.
La Wallonie bénéficie aujourd’hui encore d'une série de transferts directs et indirects qui augmentent son revenu disponible moyen de près de 10%. Perdra-t-on ces 10% dans les prochaines années ? Pas la totalité mais sans doute une bonne moitié. Avant cette échéance, voyons où se situe le Wallonie aujourd’hui par rapport à la Flandre, à la Belgique et à nos voisins, afin de nous permettre de mieux appréhender ce qui nous attend. La plupart des comparaisons sont basées sur des indicateurs partiels : chômage, revenu disponible, pauvreté, inégalités, santé. Nous avons choisi d’agréger ces différents indicateurs partiels pour obtenir un indicateur synthétique d’inclusion sociale. Plus cet indicateur est élevé plus les citoyens du pays concerné sont en bonne santé, ont un niveau d’éducation satisfaisant, un taux de pauvreté bas, de faibles inégalités de revenus et un taux d’emploi élevé. On dispose heureusement de bonnes statistiques européennes pour procéder à ces calculs. Ces statistiques, publiées depuis une dizaine d’années, ont comme objectif de montrer à chaque membre de l’Union Européenne où il se situe par rapport à ses voisins dans ces cinq domaines et bien d’autres, en espérant ainsi l’encourager à se rapprocher des meilleurs.
Nous avons comparé sur plusieurs années, les 15 pays membres de l’EU15, avant l’extension récente à 27, et distinguer en outre la Flandre et la Wallonie. Le score maximum est l’unité. En 2009, la Suède est sans surprise classée première. La Belgique a un score de 0,6, obtenu par moyenne pondérée entre la Flandre (0,8) et la Wallonie (0,35). Nos voisins français et hollandais en sont respectivement à 0,72 et 0,85. Le Portugal permet à la Wallonie de sauver l’honneur en échappant à la lanterne rouge. Pour les 5 dernières années, le score de la Wallonie est stagnant alors que ceux des autres pays et région s’améliorent.
Deux remarques relatives à ces scores. Ils ne sont pas surprenants car, d’une certaine manière, ils cumulent les problèmes dont souffre notre région et qu’elle ne parvient pas à résoudre depuis plusieurs décennies : l’emploi, la santé, l’exclusion sociale et la formation. On peut certes ergoter sur la méthode d’agrégation ou sur le choix de certains indicateurs. Nous avons pris ceux que l’Europe met à notre disposition. Nous avons adopté d’autres méthodes d’agrégation et des indicateurs alternatifs. Le diagnostic changeait a peine. La conclusion est claire : si rien ne change d’ici dix ans, la situation sera pire puisque nous perdrons une fraction substantielle des transferts nord-sud qui financent une partie de notre protection sociale.
Transparence, compétence et efficience.
Cette situation d’urgence nous pousse à souhaiter que les autorités politiques aient davantage de clairvoyance et d’intransigeance dans la gestion des finances publiques qui sont le moteur de leur action et qui sont lourdement déficitaires. Bref, on attendrait un changement de comportement plus qu’un nième Plan Marshall. Il y a de nombreux exemples où des économies pourraient être faites et des gaspillages évités. La liste des mesures qui permettraient de dégager des moyens supplémentaires est longue, mais la réponse que l’on nous fait est inlassablement courte : beaucoup de bruit pour des petites économies. Et pourtant ce sont les petits gaspillages qui font les gros déficits, et il ne serait pas difficile de simplifier notre système scolaire, de fusionner les exécutifs et de réduire les départements ministériels, de supprimer les provinces, de démanteler les trop nombreux organismes publics dont l’utilité sociale est minime et le fonctionnement obscur. En ces temps d’urgence, le gouvernement wallon et celui de la communauté française se doivent d’adopter en toute transparence et implacable rigueur les politiques d’économies que tant de foyers sont forcés d’adopter dans leur vie quotidienne.
Accepter, promouvoir la critique
Je conclurai par une note plus corporatiste. Il me semble que nos hommes politiques ont beaucoup de mal à accepter la critique, surtout si elle vient des économistes. Beaucoup de rapports d’experts écrivent ce que le prince qui en est souvent le commanditaire veut lire. Quand une étude se révèle négative, elle est ignorée parfois avec mépris ou condescendance. J’en veux pour exemple l’étude citée ci-dessus, qui montre que la Wallonie se situe entre la Grèce et le Portugal pour la qualité de son inclusion sociale. J’ai eu vent de deux réactions des plus laconiques de nos éminences. La première : les indicateurs sélectionnés ne sont pas pertinents ; la seconde : cette étude dit l’évidence et on peut espérer qu’elle n’a pas réclamé plus que quelques heures. Nous comprenons bien que nos résultats n’aient pas été accueillis avec enthousiasme mais, ceux qui les critiquent auraient pu en prendre acte et en discuter la pertinence. Plus généralement, la Wallonie manque de lieux où la recherche pourrait être menée en toute indépendance et où un débat contradictoire serait possible. Nous manquons de tradition en la matière et surtout nous n’avons sans doute pas la masse critique.
 
Pierre Pestieau, Université de Liège.

Pierre Pestieau est docteur en sciences économiques de l'Université de Yale. Il a enseigné à la Cornell University et à l'Université de Liège. Il continue aujourd'hui à participer à différents groupes de recherches et s'intéresse particulièrement à l'économie publique. Il a publié entre autres The Welfare State In The European Union (Oxford 2005)
 
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