La "sherwoodisation" à Bruxelles: il faut agir

La " sherwoodisation " à Bruxelles : il faut agir !
La " sherwoodisation " à Bruxelles : il faut agir ! - © Tous droits réservés

Suite aux réformes successives du système de chômage, le nombre de demandeuses et demandeurs d’emploi exclu-e-s ou suspendu-e-s du bénéfice des allocations n’a cessé d’augmenter. La récente limitation des allocations d’insertion a provoqué plus de 3000 exclusions en janvier rien qu’en Région bruxelloise. Souvent, on suggère que les chômeuses et chômeurs exclu-e-s, si elles ou ils en ont " vraiment besoin ", se rendront forcément au CPAS… Or ce n’est pas systématiquement le cas.

Un nombre croissant de personnes " disparaissent " purement et simplement du système d’assistance publique. Concrètement, elles coupent tout lien avec la société. On perd littéralement leur trace. Une part non-négligeable d’entre elles s’oriente vers des systèmes de " débrouille ", dont le travail au noir. Il faut en effet rappeler que le fait d’être usager du CPAS est souvent perçu de manière plus stigmatisante que le fait de travailler au noir, tant pour les premières et premiers concerné-e-s que par la société en général.

Certain-e-s font appel à la solidarité intrafamiliale ou communautaire. Il faut noter que c’est tout particulièrement le cas des femmes exclues du chômage, qui par leur statut de " cohabitante ", ne peuvent pas avoir accès à un revenu d’intégration. Celles-ci sont alors amenées à dépendre totalement de leur conjoint. Le Rapport bruxellois sur l’état de pauvreté 2014 soulignait que " de manière générale, la dépendance financière et matérielle peut " enfermer " la femme dans une situation de non-liberté " et rappelait que cette dépendance constitue un facteur aggravant la subordination à une situation de violence conjugale.

D’autres enfin plongent dans la précarité la plus violente, se retrouvant à la rue, dans les squats d’exclu-e-s ou d’autres logements inadaptés. Le phénomène du sans-abrisme à Bruxelles prend de plus en plus d’ampleur, comme l’indique chaque année le " baromètre social " de la Région bruxelloise. Cette précarité touche aussi davantage des familles entières (le nombre de familles hébergées par le Samusocial a plus que doublé entre 2007 et 2013) et des femmes seules.

Le psychologue social Bernard Van Asbrouck qualifie le phénomène de désaffiliation et de débrouille qui s’ensuit de " Sherwoodisation " - en référence à la célèbre forêt de Robin des Bois, qui abrite les pauvres accablé-e-s par la politique répressive du sheriff. Ce phénomène se renforce aujourd’hui dans toutes les grandes villes belges et en particulier, en Région bruxelloise.

Il faut agir pour contrer ce phénomène, car la désaffiliation des institutions d’aide sociale pousse à une rupture générale du lien social, voire à un rejet croissant de notre société. Marie-Kristine Vanbockestal, directrice du FOREM, mettait récemment en exergue que les exclusions du chômage, dans une situation générale de pénurie d’emploi, renforce la défiance par rapport aux institutions publiques et génère une désillusion généralisée par rapport à notre modèle social : la sherwoodisation a pour corollaire que face à l’oppression qu’ils subissent, les exclu-e-s en viennent à se mettre " hors la loi ".

Pour agir, il faut mieux le comprendre. C’est pour cette raison que j’ai questionné la Ministre Céline Fremault ce mercredi 22 avril en commission des affaires sociales du Parlement régional bruxellois. Mme Fremault a convenu qu’en Région bruxelloise, aucune étude n’avait jusqu’à présent tenté de quantifier et d’analyser en profondeur le phénomène et a exprimé son vif regret à cet égard. Mais il ne suffit pas d’exprimer des regrets ! Suite à ma question, la Ministre s’est engagée à étudier le phénomène de manière approfondie, en mettant sur place un suivi longitudinal. Cependant, elle n’a pas encore tranché sur les moyens les plus adéquats pour mener cette étude : elle hésite entre un suivi qualitatif en ayant recours aux associations de terrain, ou un suivi quantitatif en sollicitant la banque carrefour de la sécurité sociale.

Aucune de ces deux solutions ne sera pleinement satisfaisante : j’avais déjà insisté sous la législature précédente sur la nécessité qu’il y avait à prévoir les effets de ces exclusions en mettant en place bien en amont les moyens de récolter les données. Las ! Aujourd’hui, il me semble qu’il n’y a plus lieu d’attendre : l’urgence sociale est là. C’est la responsabilité des autorités régionales bruxelloises d’agir, et d’agir vite. Il faut absolument faire preuve de volontarisme, objectiver au plus vite l’ampleur du phénomène en explorant toutes les pistes de recueil de données disponibles, et ainsi nous donner les outils permettant de statuer sur les mesures adaptées.

Catherine Moureaux Présidente du Groupe PS au Parlement francophone bruxellois, députée bruxelloise et au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK