La République islamique d'Iran et les sanctions

Firouzeh Nahavandi
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Les nouvelles sanctions européennes contre l’Iran seront-elles efficaces ? Selon Firouzeh Nahavandi, une spécialiste de ce pays, l’histoire récente inciterait à penser le contraire. D’autant que la diplomatie iranienne a tendance à envoyer en permanence des signaux contradictoires.

Depuis l’avènement de la République islamique d’Iran, à différentes occasions, des sanctions de tout genre ont été appliquées à ce pays. Dès 1979, ce fut le gel d’avoirs iraniens, à la suite de la prise d’otages à l’ambassade des États-Unis. Puis vint le renforcement de ces sanctions notamment en raison de " l’implication " de l’Iran dans les attentats suicide au Liban. Plus tard encore, des dispositions furent prises par le Congrès américain interdisant l’octroi de prêts et la vente d’armes à l’Iran ainsi qu’un embargo imposant l’interdiction de transactions financières ou commerciales entre les USA et l’Iran. En 1996, ce fut l’Iran and Lybia Sanctions Act.

Des sanctions jusqu’ici sans effet

La question nucléaire entraîna l’implication du Conseil de sécurité de l’ONU. Ainsi, en 2006, un ensemble de sanctions, incluant le gel des avoirs de certaines sociétés iraniennes et celui de la vente de matériel ou de technologie associée à l’activité d’enrichissement, fut décidé avec un renforcement de cette décision en 2007. Le nouveau train de sanctions imposé par l’UE ne vient donc que renforcer des mesures de sanctions que la communauté internationale a déjà mises en place contre l’Iran et qui n’ont jamais dissuadé ses dirigeants dans leurs convictions pas plus qu’elles ne les ont affaiblis. On peut dire également que jusque maintenant, les sanctions n’ont en général pas atteint le résultat escompté ni d’un point de vue économique ni d’un point de vue politique ou diplomatique ou encore n’ont pas vraiment été suivies voire ont été détournées. Ces nouvelles sanctions incluant le gel de certains actifs et l’embargo pétrolier graduel des importations d’hydrocarbures par les 27 seront-elles plus efficaces ? Elles viseraient à étrangler le régime afin de l’obliger à suspendre son programme nucléaire, soupçonné d’être militaire, tout en essayant d’éviter une " solution militaire ". Une majorité d’observateurs en doute. Les raisons sont multiples. Tout d’abord parce que l’efficacité de ces mesures dépend d’un ensemble de facteurs difficiles à contrôler et que de surcroît, si elles peuvent toucher l’économie iranienne, elles ne sont pas non plus sans conséquence sur l’économie de certains pays européens. Pour l’embargo, une éventuelle montée des prix du pétrole aurait un effet positif pour les revenus iraniens ; ou encore l’Iran a du pétrole stocké ailleurs ; l’efficacité dépendra aussi des pays qui prendront le relais de l’Iran dans l’approvisionnement des pays européens. Pour l’Iran, il s’agira de trouver des acheteurs qui remplaceraient l’Europe et si l’on considère que la Chine et l’Inde en particulier sont contre l’embargo, il n’aura pas trop de difficultés.

Ensuite, l’Iran, de son côté, pourrait activer ses capacités de nuisance au niveau international et jouer des menaces distillées avec dextérité : fermeture du détroit d’Ormuz puis déclaration que l’on en avait pas l’intention ; ou condamnations à mort de ressortissants étrangers d’origine iranienne, destinées à faire monter les tensions comme celle d’Amir Mirzaï Hekmati, ancien marine né aux États-Unis d'une famille iranienne, accusé de collaboration avec un pays hostile et d’espionnage pour la CIA ou encore celle de Saeed Malekpour arrêté en 2008 pour avoir "conçu et hébergé des sites Internet pour adultes", et pour " agitation contre le régime" et " insulte à l’islam ", verdict annulé puis repris  ou encore la réouverture du dossier " Sakineh ", avec la reprise de la menace de pendaison de cette jeune femme accusée d’adultère après une longue accalmie. Menaces que le régime ne mettra probablement pas à exécution pour montrer sa bienveillance. Citons aussi les propos voilés au sujet de son influence au Liban ou en Irak… Enfin, le régime risque aussi de durcir sa politique intérieure, de justifier le musellement des opposants, tout en mettant entre parenthèses les mécontentements intérieurs.

Une politique du double jeu

Depuis la découverte du programme iranien, la crise entre l'Iran et l'Occident oscille entre provocation et diplomatie et le régime de Téhéran n’a cessé de souffler le chaud et le froid. Rappelons tout récemment le 5 janvier l’affirmation de l’Iran de vouloir reprendre les négociations nucléaires et le 9 janvier l’annonce du début d’activités d’enrichissement d’uranium dans le site souterrain de Fordow ! Ou encore après avoir insisté sur l’impossibilité d’arrêter le programme, l’acceptation de l’arrivée de l'Agence internationale de l'énergie atomique en Iran du 29 au 31 janvier pour régler toutes les questions importantes en suspens au sujet du programme nucléaire controversé de Téhéran. Les propos iraniens sont toujours en demi-teinte. L’Iran joue constamment un double jeu qui ne rend pas facile aux experts et diplomates occidentaux le décryptage des signaux contradictoires. Le maintien dans l’incertitude est devenu une stratégie en elle-même.

Dès le début, de la crise, Téhéran essaie de gagner du temps, ou tout ce qu’il peut gagner par marchandage. Les sanctions ne seront peut-être pas d’une grande efficacité, l’histoire l’a montré aussi ailleurs, comme en Irak après 1990. Néanmoins, Téhéran pourrait mettre son programme nucléaire entre parenthèses s’il est persuadé que face à lui il y a un bloc décidé tenant un discours cohérent, uni et crédible, ce qui a été loin d’être le cas jusque maintenant.  

Dans le bras de fer qui se joue entre l’Iran et la communauté internationale, les Iraniens connaissent bien leurs interlocuteurs et ils profiteront comme ils le pourront de la situation. Maintenir dans l’incertitude et jouer de la rivalité des puissances a été une constante pour ce pays depuis le XIXème siècle.

Firouzeh Nahavandiop, professeure à l'ULB

 

D’origine iranienne,  son père a été ministre dans le dernier gouvernement du shah, Firouzeh Nahavandi est docteure en sciences sociales. Elle enseigne, entre autres, la sociologie des pays musulmans et l'approche sociopolitique de l'Asie musulmane non arabe. Elle a écrit de nombreux ouvrages. Son dernier livre : " Turquie: le déploiement stratégique " (Bruylant) est annoncé pour mars.  

 

 

 

 

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