La prison : un lieu de réinsertion ?

L’industrie carcérale est une machine puissante aux multiples visages. Selon la loi pénitentiaire de 2005, l’administration pénitentiaire s’engage à donner un sens à la période de détention et à préserver les perspectives d’une réinsertion réussie dans la société " libre " en offrant notamment un ensemble diversifié d’activités et de services qui répondent aux besoins des détenus. Sur le terrain, on constate pourtant un important décalage entre ce texte normatif (très partiellement appliqué) et la réalité carcérale. Ce fossé est notamment dû à l’absence d’une politique pénitentiaire cohérente reposant sur les principes de la loi de 2005. La politique à l’œuvre privilégie au contraire et sans concessions les objectifs de maintien de l’ordre et de la sécurité.

Peut-on raisonnablement réinsérer en enfermant?

Des services extérieurs agréés par les entités fédérées pour l’aide à la réinsertion entrent en prison, des activités et des formations sont organisées – notamment par la promotion sociale - mais elles sont disparates, elles ne sont pas pensées globalement et peuvent être interrompues pour des raisons indépendantes de la volonté du détenu (par exemple pour simple cause de transfert du détenu, ce qui arrive souvent dans un contexte de surpopulation chronique). Notons au passage que le système belge ne permet pas non plus – comme c’est le cas en France – de bénéficier de remises partielles de peines pour encourager le détenu à suivre un parcours formatif. Cela se comprend puisqu’un tel parcours n’existe pas en Belgique. Les activités artistiques et les formations sont donc tributaires de volontés disparates et d’une gestion discrétionnaire liée au contexte local de chaque prison : existence ou non d’un réseau associatif environnant dynamique, types de politiques des directions et de leur volonté de collaborer avec ce réseau, rapport de force avec les agents et les syndicats, degré de surpopulation et de vétusté, etc. Un tableau d’ailleurs fermement condamné par le Conseil de l’Europe via son Comité de Prévention contre la Torture et les traitements inhumains et dégradants (CPT) à l’occasion de leurs visites successives dans les prisons de notre Royaume.

Outre cette absence de vision et cette diversité de pratiques, une question de fond subsiste : peut-on raisonnablement réinsérer en enfermant des individus dans des lieux mortifères et pathogènes qui fonctionnent sur un mode infantilisant, les privant de toute autonomie et les coupant du réel du dehors ? Comment accepter un modèle de réaction sociale à la délinquance aussi antagoniste par rapport aux principes de liberté de nos démocraties modernes qui, de surcroit, ne résout en rien la problématique visée ? Aux dires même d’un directeur de prison : " La prison ne diminue pas le taux de criminalité, elle provoque la récidive, elle fabrique des délinquants, etc. (…) La peine d’enfermement ne sera jamais l’endroit et le moment d’une quelconque responsabilisation, d’une pédagogie de la réinsertion. Le directeur doit faire le deuil d’une institution carcérale réussissant l’exploit fou de réinsérer de jeunes adultes là où les instances traditionnelles de socialisation (famille, école, milieu associatif …) ont échouées".

La prison, prolongement d'un parcours

Pour comprendre cette ineptie, une autre lecture s’impose. Tout d’abord, en répondant à cette simple question : qui enferme-ton ? Majoritairement, des personnes issues des franges les plus vulnérables de nos sociétés. Ceux pour qui l’incarcération vient prolonger une trajectoire de galère (décrochages scolaires précoces, absence de perspectives d’emploi, placements en institution, etc.). Ainsi, pour nombre de détenus, " le judiciaire est devenu une composante en soi de la sociabilité (…) et l’institution carcérale finit par s’imposer comme lieu de passage obligé, au même titre que l’école pour d’autres, mieux nantis ou plus chanceux " (recherche de 1999 sur jeunes adultes incarcérées, Dan Kaminski et al). La prison n’est donc pas un lieu qui permet de rompre avec des itinéraires déviants, elle en est le prolongement. Un prolongement qui amplifie, par contre, les ruptures ayant menées aux actes condamnés.

Ainsi malgré son échec patent, la prison a encore de beaux jours devant elle. La réinsertion, au même titre que d’autres objectifs comme " la réparation ", est un étendard fictif mais nécessaire pour légitimer l’expansion de l’enfermement. En attendant, les personnes incarcérées, les acteurs de terrain et les intervenants extérieurs doivent essayer de " s’en sortir " au sein d’un dispositif pétri de contradictions inconciliables. Intervenir en prison n’est pas un acte neutre. Il nécessite une vraie conscience " d’où on est " car la prison touche à des valeurs fondamentales de notre société entourant la liberté et les effets de sa privation. Il faut avoir le courage de se confronter au cynisme des propos d’un chef d’établissement pénitentiaire pour qui " Le directeur doit s’abstenir de toute réflexion quant au sens de l’enfermement. Son équilibre personnel et professionnel ne résisterait pas au constat qu’il est l’exécuteur des basses œuvres d’une société de liberté qui en prive ses plus pauvres ". Un constat qui ne peut aller qu’en s’empirant face aux orientations de plus en plus sécuritaires et expansionnistes des autorités (augmentation du parc pénitentiaire). Des choix couteux qui révèlent clairement les priorités lorsqu’on les compare aux faibles moyens octroyés aux mesures visant l’accompagnement psychosocial et la formations des détenus.

Nous avons les prisons que nous méritons

Comme le signifiait Edouard Delruelle lors d’un colloque en 2009 sur les alternatives aux enfermements co-organisé par Bruxelles Laïque : " Allons, ne soyons pas hypocrites, nous avons les prisons que nous méritons. La prison est tout simplement le reflet de notre société. Le reflet inversé, mais le reflet quand même, comme un négatif photographique, l'envers du miroir. Ce miroir nous renvoie un visage défiguré de nous-mêmes. Il faudrait avoir un jour le courage de le regarder en face ". Nous engageons chaque élu, citoyen et intervenant carcéral à oser ce face à face

Juliette Beghin

Criminologue, ex présidente de l'Observatoire International des Prisons, membre de la commission "Prisons" de la Ligue des Droits de l'Homme, Juliette Beghin a travaillé comme coordinatrice d'un service d'aide aux détenus et aux justiciables. Elle est actuellement déléguée à la communication sociopolitique à Bruxelles Laïque. Elle participe le 20 juin à un après-midi de réflexion sur "Le détenu, le formateur et l'artiste" au Théâtre National à Bruxelles, rencontre organisée en prolongement du dossier consacré à la formation en prison par le centre bruxellois d'action interculturelle.

 

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