La leçon de capitalisme de l'Islande

Stanislas Jourdan
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Par deux fois, les Islandais ont refusé de rembourser la dette de leurs banques. Un bel exemple de résistance au capitalisme financier et un modèle pour la Grèce? Pas si vite, explique Stanislas Jourdan, journaliste spécialisé dans les informations économiques et financières.

Devenue célèbre pour avoir dit non par deux fois à un référendum sur le remboursement de sa dette vis-à-vis du Royaume-Uni et des Pays-Bas, l’Islande est devenu l’élève modèle des Indignés et de certains économistes. Mais l’histoire de la crise islandaise demeure largement mal interprétée.

Contrairement à la Grèce, la dette de l’Islande n’est pas liée à une mauvaise gestion des comptes publics, mais à ses banques. Avant 2008, les établissements islandais pratiquaient le 'carry trade', une technique de spéculation qui consiste à emprunter de l’argent dans une devise peu chère comme le yen pour effectuer des placements dans une devise offrant des taux d’intérêts plus élevés, en l'occurrence la couronne islandaise.

50 milliards partis en fumée

Pour ne rien arranger, les banques islandaises proposaient à leurs clients étrangers des taux d’intérêts très avantageux, leur permettant de drainer des milliards d’euros et de livres de dépôts.
Mais patatras, la crise des " subprimes " passe par là, et rapidement, ces banques se retrouvent étouffées par le gel des marchés interbancaires, ainsi que la chute des cours de bourse. Environ 50 milliards de dollars partiront ainsi en fumée, provoquant l’effondrement immédiat du système bancaire islandais et forçant l’Etat islandais à procéder à la nationalisation des trois principales banques de l’île.
Parmi elles, la banque Landsbanki - via sa banque en ligne Icesave - laissa ses 340.000 clients britanniques et néerlandais sur le carreau, en leur bloquant l’accès à leurs comptes en ligne le 8 octobre 2008 .

Reculer pour mieux faire sauter la banque

Mais l’Islande, qui fait partie de l’Association Européenne de Libre Echange (AELE), se devait de garantir les dépôts des clients de ses banques. Or, comme la banque Icesave opérait en Europe via une branche (et non une filiale), c’est à Rekjavik qu’il incombait de rembourser la garantie légale de 20.000 euros par client.
Mais au moment de l’effondrement bancaire, le gouvernement islandais, soucieux de préserver son économie nationale, ne peut honorer une telle obligation. Les autorités financières britanniques et néerlandaises décident alors de rembourser elles-mêmes les clients d'Icesave à hauteur de la garantie des dépôts de leur pays, avant, bien sûr, de demander à l’Islande de rembourser les 7 milliards d’euros débloqués.

Les Islandais disent deux fois "non"

A la faveur d’une accalmie des marchés, un long processus de négociations commença entre les trois gouvernements britanniques, néerlandais et islandais, afin de trouver un accord sur le remboursement des créances étrangères de Landsbanki.
Mais c’était sans compter la réaction du peuple islandais, qui demanda un référendum sur la question. La suite de l’histoire est désormais bien connue: les Islandais rejetèrent par deux fois ce texte.
Mais, si le "non" des Islandais lors du second référendum a été très médiatisé, beaucoup pensent à tort que l’histoire s’arrête là, et que l’Islande ne paiera pas. C’est tout le contraire : un premier versement a même déjà été effectué dans l’indifférence totale.
En effet, si l’Islande a refusé de payer jusqu’à maintenant, ce n’est pas seulement parce qu’elle estime que le gouvernement n’a qu’une obligation de moyen vis-à-vis du mécanisme de compensation des déposants et qu'il se devait de protéger son économie nationale avant tout. Ce n’est pas non plus uniquement parce qu’elle reproche au Royaume Uni et aux Pays-Bas les pressions subies, via le FMI, l’Union Européenne, ou encore l’usage de la loi anti-terroriste par Londres (!), afin de geler les actifs de la branche de Landsbanki en Angleterre.
Ce que l’Islande fait valoir depuis longtemps à l’autorité de surveillance de l’AELE, c’est que la banque Landsbanki sera de toute façon en mesure de rembourser directement les autorités financières britanniques et néerlandaises, une fois que la liquidation de ses actifs aura été achevée. C’est ce qu’elle a commencé à faire le 7 décembre dernier en procédant à un premier versement d’environ 2 milliards d’euros, soit près d’un tiers de la dette de la banque.
Malgré tout, la procédure judiciaire entamée par l’autorité de surveillance de l’AELE se poursuit. Le 14 décembre, elle décidé de l’assigner en justice pour son non-respect de la directive européenne sur la garantie des dépôts qui exigeait que l’Islande rembourse les Pays-Bas et le Royaume Uni au plus tard un an après la faillite d'Icesave. Mais dans le pire des cas, l’Islande sera simplement obligée d'accélérer les remboursements, l’autorité de surveillance n’étant pas habilitée à condamner les États membres à payer des pénalités.

"L'Islande n’avait pas le choix"

Finalement, le cas de l’Islande n’est pas un pied de nez au capitalisme, mais relève plutôt de la logique de base du capitalisme dans lequel les investisseurs qui ont pris des risques perdent parfois, tandis que les clients à qui l’on avait promis des garanties seront remboursés.
Pendant ce temps, l’Europe, elle, fait l’inverse. La BCE empêche, par exemple, que l’on inflige des pertes aux créanciers de la Banque irlandaise en faillite, Anglo, préférant prêter 1.000 milliards d’euros à trois ans aux banques pour les aider à se refinancer. En Grèce, le dernier plan de sauvetage prévoit au moins 30 milliards d’euros d’aide aux banques grecques pour leur recapitalisation. Bref, on fait tout pour éviter que les banques ne soient trop en difficultés.

L’Islande serait-elle un modèle à suivre pour l’Europe ? Le ministre des finances islandais, Steingrimur J. Sigfusson, interrogé en 2011 par Bloomberg , se gardait bien de donner des leçons:

"Ce qui s’est passé en Islande, c’est une situation d’urgence qui ne pouvait être évitée. Ce que nous avons fait en 2008 n’était pas de notre libre choix. C’était ça ou l’effondrement complet de l’économie islandaise."

Faut-il que le pire arrive pour que les règles du capitalisme soient appliquées ? C’est semble-t-il la leçon que l’Islande nous livre aujourd’hui.

Stanislas Jourdan, journaliste

 

Stanislas Jourdan est un jeune journaliste indépendant, diplômé d’une école supérieure de commerce. Il est l’animateur du site " Tête de Quenelle "( http://www.tetedequenelle.fr/) et s’est spécialisé dans les questions liées à la crise financière et aux politiques monétaires. Il se définit aussi comme " veilleur ". Une version plus longue de ce texte est parue sur le site de MyEurope

 

 

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