La diaspora italienne, porte-parole de l'opinion publique européenne?

Jean-Michel Lafleur
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La diaspora italienne a le droit de vote et ses choix ont parfois été déterminants. Ce n'est pas le cas cette fois-ci. Selon Jean-Michel Lafleur, spécialiste des migrations, le vote des Italiens de l'étranger a été clairement pro-européen. Au contraire de celui des Italiens résidents.

Jamais une élection italienne n’aura attiré autant de regards étrangers que celle de 2013. Jusqu’à lundi soir, l’Europe s’interrogeait sur le possible retour aux affaires de Silvio Berlusconi, avec en toile de fond la crainte d’un blocage institutionnel empêchant la mise en place d’un gouvernement Bersani ou Monti disposant d’une majorité claire. L’impact de ces élections sur l’une des plus grandes économies de l’Union européenne et leurs répercussions sur l’eurozone justifient bien entendu cet intérêt accru pour le destin politique de la péninsule. Alors que le risque d’ingouvernabilité du pays s’accroît suite à l’absence d’une majorité claire au Sénat, l’on peut déjà s’interroger sur l’influence réelle du reste de l’Europe sur le dernier scrutin.

A l’image des élections américaines où l’Europe entière se passionne pour les élections d’une nation lointaine, ces 24 et 25 février 2013, les Européens préoccupés par le devenir politique et économique du continent avaient donc choisi leur camp. S’ils avaient été autorisés à le faire, bon nombre d’entre eux auraient participé au scrutin afin d’influencer le résultat d’une élection dont les conséquences semblent dépasser les frontières du bel paese.

Un système particulier

Pour 3 millions de personnes dispersées à travers la planète, cet ardent désir de participation à l’élection italienne, alors qu’elles-mêmes ne vivent pas en Italie, était toutefois une possibilité bien réelle. Ces électeurs sont les émigrés italiens et leurs descendants inscrits au registre consulaire de leur pays d’origine. Plus de la moitié d’entre eux sont des citoyens italiens qui sont établis dans un autre pays de l’Union européenne.

Parmi les particularités du système électoral italien aujourd’hui tant décrié, on retrouve ainsi un dispositif permettant le droit de vote à distance de la diaspora. Une majorité d’Etats dans le monde, dont la Belgique, autorise ce type de participation. Le système italien est toutefois exceptionnel pour deux raisons. Tout d’abord, aucun Etat ayant une population émigrée si nombreuse n’envoie des millions de bulletins de vote par voie postale à ses émigrés sans leur demander au préalable s’ils sont intéressés à participer au scrutin. Ensuite, seule une poignée d’Etats, dont la France et le Portugal, autorise leurs émigrés à élire leurs propres représentants au Parlement. Ces représentants sont eux aussi des citoyens résidant à l’étranger. Par le biais de ce mécanisme, les émigrés italiens sont représentés par 12 députés et 6 sénateurs émigrés au Parlement depuis 2006.

Elus par la diaspora et résidant officiellement dans d’autres Etats où ils ont souvent été socialisés politiquement et où parfois ils ont même occupé des fonctions électives au niveau local, ces sénateurs et députés entretiennent des relations privilégiées avec leur pays de résidence. Souvent, de façon discrète, les émigrés italiens candidats à l’élection italienne peuvent compter sur le soutien infaillible des " partis frères " avec lesquels leur parti italien partage souvent les bancs du Parlement européen. Depuis les législatives de 2006, les partis politiques belges ne manquent donc pas d’inviter les 150.000 électeurs italiens de Belgique (dont un certain nombre possède la double nationalité) à faire usage de leur droit de vote dans leur pays d’origine en faveur de leurs alliés politiques italiens. Pour y parvenir, les partis politiques belges appellent au vote par voie de presse ou de courrier personnalisé à l’intention des électeurs italiens. Parfois, même, certaines de nos élites politiques participent aux rencontres et aux meetings électoraux italiens en Belgique ou à l’étranger. Bien qu’ils participent d’une indispensable solidarité entre partis européens partageant les mêmes fondements idéologiques, ces " coups de pouce électoraux " ne sont pas totalement désintéressés. En effet, les soutiens électoraux sont réciproques. Les élus italiens de la diaspora, eux aussi, ne manquent pas de contacter leurs électeurs italiens possédant aussi le droit de vote dans le pays de résidence à l’approche des scrutins. A titre d’exemple, les élus de la diaspora appartenant au Partito Democratico de Bersani ont invité leurs électeurs émigrés vivant en Belgique à voter pour des candidats du Parti Socialiste lors des dernières élections communales belges.

Le poids de la diaspora

S’il est établi que le vote à distance permet donc aux partis européens de renforcer leurs liens tout en assurant une représentation politique aux émigrés dans leur pays d’origine, l’influence réelle de ses élus de l’étranger sur la scène politique italienne reste sujet à débat. Ils ne représentent en effet que 12 députés sur 630 et 6 sénateurs sur 315. Dans ces conditions peut-on réellement parler d’une influence étrangère sur le scrutin italien par le biais du vote à distance ? Bien que le dépouillement des votes émis à l’étranger ne soit pas encore définitif, il semble évident que les Italiens de Belgique, d’Allemagne, de Suisse et du reste de l’Europe n’ont pas le même comportement électoral que les électeurs résidents : parmi les Italiens d’Europe, Luigi Bersani arrive largement en tête du scrutin talonné par Mario Monti approchant les 30% des voix. De même, Silvio Berlusconi n’atteint pas 20% des voix parmi la diaspora. Différents facteurs expliquent cet écart entre l’électorat émigré et l’électorat résident. En ce qui concerne le vote de centre-gauche, les origines ouvrières de la diaspora italienne d’Europe, la présence d’associations et syndicats italiens de gauche dans les pays de résidence et le soutien des partis frères évoqué plus haut sont à mentionner. Pour le vote en faveur de Mario Monti, en revanche, il semble plus vraisemblable que les appels répétés des chancelleries européennes à soutenir le Professore aient porté leurs fruits auprès de la diaspora.

Un vote européen

A la différence de l’élection de 2006 lorsqu’un sénateur élu par la diaspora italienne d’Amérique du Sud avait donné le siège décisif à la majorité de Romano Prodi, les 6 sénateurs élus à l’étranger ne semblent pas cette fois en mesure de faire pencher la balance en faveur d’une majorité de centre-gauche. A travers son vote, la diaspora s’est néanmoins faite porte-parole de l’opinion publique européenne en écartant Silvio Berlusconi du devant de la scène et en présentant Luigi Bersani et Mario Monti comme les artisans les plus crédibles du redressement économique et politique de l’Italie et, plus généralement, de l’Union européenne.

Jean-Michel Lafleur, Chercheur qualifié du FRS-FNRS

Chercheur au Centre d’Etudes de l’Ethnicité et des Migrations (CEDEM) de l’Université de Liège, Jean-Michel Lafleur travaille depuis plusieurs années sur l'attitude politique des immigrants dans leur pays d'accueil comme dans leur pays d'origine. Il vient de publier un ouvrage sur le droit de vote à distance des diasporas aux éditions Routledge.

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