La compétitivité, une obsession malsaine

Henri Houben
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Premier volet d'une série de cartes blanches consacrées à la Wallonie : 10 ans pour réussir? Ce sera le thème d'une émission associant débat et reportages, présentée par François De Brigode et diffusée le mercredi 28 mars après le Journal Télévisé de 19h30. Une première contribution de Henri Houben, économiste lié au mouvement associatif et qui remet en cause l'option "compétitive" des responsables wallons.

Que sera la Wallonie dans dix ans ? Qui peut le dire avec un peu de certitude ? Les économistes et même les spécialistes en sciences humaines ne sont pas très bons pour prédire l’avenir. En effet, bien des choses peuvent changer et ce, de façon assez radicale : la crise économique et financière est loin d’être terminée ; les tensions internationales s’aiguisent, avec la montée des pays dits émergents[1], alors que les anciennes puissances veulent conserver leur pouvoir ; la stabilité monétaire mondiale n’est pas du tout assurée dans ce contexte ; les guerres se poursuivent, larvées ou ouvertes ; sans compter l’état écologique de la planète qui se dégrade continuellement, sans perspectives d’amélioration vu les échecs successifs des sommets qui y sont consacrés.

Une stratégie largement inspirée par l'Europe

Dans ces conditions, il nous semble plus important de réfléchir aux politiques qui peuvent influer sur une situation internationale déterminante pour notre avenir. Certes, la Wallonie est petite à l’échelle terrestre, mais, membre de l’Union européenne qui est l’égale sur le plan économique des Etats-Unis, elle fait partie des régions les plus riches de la planète.

Le gouvernement de la Région wallonne a lancé, dès le début du nouveau millénaire, un contrat d’avenir pour la région rapidement transformé en plan Marshall, puis en plan marshall2.vert. Il s’agit ni plus, ni moins de l’application des plans européens en matière de compétitivité : la stratégie de Lisbonne instaurée en mars 2000 et Europe 2020 qui lui fait suite. Selon ces dernières, il s’agissait de faire de l’Union européenne l’économie de la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive du monde à l’horizon de 2010, échéance qui a été reportée à 2020[2].

Pour les responsables européens (et aussi belges et wallons), la compétitivité a des vertus miraculeuses permettant d’augmenter le niveau de vie, d’assurer la croissance et, dès lors, de favoriser l’emploi. Ainsi, dans un rapport sur la compétitivité, la Commission européenne déclare : « Une économie européenne est celle qui élève le niveau de vie de façon soutenable et offre un poste à ceux qui veulent travailler »[3]. Mais l’analyse montre combien cette interprétation est trompeuse.

Ainsi, les dirigeants européens attribuent au marché une fonction positive dans le progrès économique et technologique. Dans la réalité, la concurrence libre et non faussée n’assure au mieux qu’un processus de sélection naturelle : les plus faibles sont systématiquement éliminés. Sont-ce les moins innovants qui partent et ceux qui restent sont-ils ceux qui permettent de porter la créativité au pouvoir ? Rien n’est moins sûr.

En revanche, la disparition des firmes les moins solides entraîne une concentration croissante dans la plupart des secteurs, voire la constitution de monopoles dans certains d’entre eux. La politique des autorités européennes dans les télécommunications, l’énergie, le transport et la poste - en particulier avec la mise en place de la stratégie de Lisbonne en mars 2000 - a pour effet d’établir des géants non plus au niveau d’un seul pays, mais du continent.

Ensuite, la compétitivité à l’échelle d’un territoire repose sur deux indicateurs centraux : la réalisation d’exportations nettes et le gain de parts de marché. Le premier signifie que le pays exporte davantage qu’il n’importe. Le second suppose que les firmes nationales sont le pilier fondamental de l’efficience et qu’elles prennent des parts de marché plus importantes, notamment à l’étranger.

Une guerre impitoyable

Mais les deux se fondent sur le mythe d’un apport global positif à la croissance mondiale, alors qu’un minimum de réflexion fait apparaître que la somme de ce petit jeu ne peut qu’être nulle : si un pays exporte davantage, cela signifie nécessairement qu’un autre élève ses importations ; si une entreprise nationale gagne des parts de marché, une autre en perd obligatoirement, le total ne pouvant jamais excéder les 100%. Dans ces conditions, les stratégies de compétitivité aboutissent à une guerre de tous contre tous, avec l’agressivité que cela implique. On est aux antipodes d’une stratégie sociale dûment revendiquée.

Une autre manière de cacher cette réalité est d’associer cette orientation avec ce qui se passe dans le sport. Voilà une astuce destinée à la fois à représenter quelque chose de connu pour la plupart des citoyens et interpréter la rivalité économique sous un jour structuré et policé. Parmi les nombreuses différences, notons que le sport est un jeu, dont l’issue est variable et peut être remise en cause au moment d’une nouvelle compétition, toujours délimitée dans le temps. La bataille entre entreprises, voire entre pays, ne connaît ni début, ni fin réelle. Elle utilise tous les moyens possibles et imaginables, balisés uniquement par quelques règles qui ne sont pas toujours appliquées. Et l’objectif est la suppression définitive du concurrent, alors qu’en sport le trophée est remis en cause à chaque nouvelle partie.

Il en ressort que la compétition ressemble à une guerre impitoyable, où les armées sont constituées par des salariés qui, en général, n’ont pas demandé à en faire partie. Pourtant, ce sont bien eux qui sont éliminés par la réduction permanente des effectifs nécessaire pour accroître sans cesse la productivité de l’une ou l’autre firme.

On l’observe encore récemment avec le rachat de TNT Express par le leader de la logistique, UPS, pour plus de 5 milliards d’euros. Malgré des aides de la Région estimées à quelque 30 millions d’euros, le nouveau géant risque de délaisser l’aéroport de Bierset et ses 2.200 travailleurs au profit de son « hub » de Cologne. De quoi ne pas rassurer un bassin qui voit s’effilocher les emplois sidérurgiques.

En lançant le plan Marshall et sa version écologisée, le gouvernement wallon participe à ces hostilités : jouer Liège contre la Rhénanie, le Hainaut contre le nord de la France... Il contribue à la constitution d’une planète où « l’homme est un loup pour l’homme ». Autrement dit, un monde où, pour la majorité de la population, il faudra davantage travailler pour gagner moins[4]. Un monde où il y aura des vainqueurs et des vaincus. Un monde qui risque d’engendrer des crises de plus en plus graves. En effet, si tous les pays adoptent la même orientation, la demande ne pourra qu’être contrainte, alors que le besoin de chaque entreprise sera de produire davantage pour accumuler le plus de bénéfices possibles (autre indicateur de son caractère compétitif).

Sortir de l'obsession

N’est-il pas temps d’inverser la vapeur et de sortir de cette obsession maladive de la compétitivité ? Pourquoi la Wallonie ne serait-elle pas la promotrice d’un tel renversement d’optique ? Pourquoi ne pas miser sur des emplois publics plutôt que sur ceux de multinationales qui viennent et s’en vont ? On argumentera que la région est un peu petite pour amorcer un tel bouleversement. Soit. Mais qui l’empêche de nouer les alliances, de favoriser la coopération plutôt que la concurrence, ce qui permettrait un vrai changement de société, une urgente nécessité vu la situation économique de récession (voire de dépression), le développement des inégalités et l’état écologiquement catastrophique de la planète ?

Henri Houben, économiste

Henri Houben est docteur en économie, chercheur au Gresea, membre d’Attac Bruxelles et du réseau d'économistes alternatifs Éconosphères  collaborateur à l’INEM (Institut d’Etudes marxistes) et auteur de « La crise de trente Ans » (publié aux éditions Aden).

 

 

 


[1] Surtout les BRIC : Brésil, Russie, Inde et Chine.

[2] Voir à ce sujet Henri Houben, « Une application à la lettre de la stratégie de Lisbonne », Politique n°69, mars-avril 2011 : http://politique.eu.org/spip.php?article1436.

[3] European Commission, DG Enterprise and Industry, European Competitiveness

Report 2011, p.33 : http://ec.europa.eu/enterprise/policies/industrial-competitiveness/industrial-policy/files/ecr_2011_en.pdf.

[4] En tous les cas, ce sera le cas dans les pays capitalistes avancés.

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