La Catalogne, une "nation sans État"… jusqu'à quand ?

Henri Boyer
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A voir la revendication indépendantiste catalane s'affirmer fortement ces dernières semaines, on ne peut s'empêcher de penser à nos propres querelles communautaires. Raison de plus pour lire Henri Boyer, spécialiste de la Catalogne et constater différences et ressemblances entre les deux situations.

La situation politique catalane , dans l’Espagne des Autonomies, est une situation singulière à l’intérieur de l’Union Européenne, même si la tentation d’établir des comparaisons avec d’autres " minorités nationales " est bien réelle. Elle est cependant très proche de celle du Québec au Canada (même construction nationaliste bien implantée politiquement et ayant un fort impact dans la société et même ambition souverainiste partagée par une part importante de cette même société).

Crispations du pouvoir central

Elle semble en effet assez différente de la situation de la Flandre en Belgique malgré des éléments d’analogie quant aux ingrédients économiques et linguistiques : les configurations étatiques de l’Espagne et de la Belgique sont bien différentes et il y a fort à parier que le nationalisme catalan se serait contenté il y a quelques années du pouvoir " régional " des Flamands. Et qu'il accepterait encore volontiers une solidarité qui pénalise la Catalogne, à condition que soit reconnue son identité propre et son concours effectif à la richesse collective de l’Espagne.

A contrario, si le pouvoir central, et tout particulièrement le pouvoir de droite installé aujourd’hui à Madrid , dont la crispation devant les revendications catalanes est notoire (comme est notoire une attitude générale de rejet face à ce qui est perçu à tort ou à raison comme l’arrogance et l’égoïsme d'une riche Communauté dont le PIB dépassait, avant la crise, de plusieurs points celui de l’ensemble espagnol) s’obstine à traiter la Catalogne comme une communauté Autonome lambda, alors le nationalisme catalan pourrait légitimer le projet indépendantiste, fût-il une issue risquée… Autonomie élargie (et reconnaissance en particulier de la Catalogne comme nation) ou indépendantisme : voilà semble-t-il le dilemme des mois/années à venir pour cette " nation sans Etat ", statut politique dont s’accommodait jusque là une majorité des Catalans. Mais la deuxième hypothèse suppose un conflit (annoncé par le gouvernement central) avec l’Etat espagnol et la Constitution consensuelle adoptée en 1978. Et quelle attitude prévoir de la part des instances européennes ? Il ne faut pas oublier le profond et ancien attachement de la Catalogne à l’Europe, qui peut faciliter la compréhension de la revendication catalane, si elle s’exprimait démocratiquement … et clairement.

L’étonnement de certaines instances médiatiques (celui des télévisions françaises en tout premier lieu, elles qui ne s’intéressent aux faits identitaires externes que quand le français est concerné, comme au Québec) a pour principale cause le caractère spectaculaire du défilé barcelonais du 11 septembre dernier, jour de célébration de la Diada, la Fête nationale catalane, qui cette année avait largement pris l’allure (à l’instar d’autres 11 septembre " historiques " comme celui qui avait précédé le retour sur le sol catalan du Président du gouvernement catalan en exil) d’une immense manifestation catalaniste, rassemblant un million et demi de participants (selon l’ensemble des sources) affirmant sans ambages leur volonté souverainiste: " Nous sommes une nation. C’est nous qui décidons " (en catalan: Som una nació. Nosaltres decidim).

L'économie n'est pas tout

Il ne s’agit pas là, contrairement à ce que laissaient entendre certains commentaires, d’une subite poussée de fièvre nationaliste : une manifestation presque aussi massive avait eu lieu le 10 juillet 2010 en protestation contre l’arrêt du Tribunal constitutionnel espagnol censurant un nombre important des dispositions du nouveau Statut d’Autonomie de la Catalogne en vigueur depuis 2006 ; dont celles concernant l’enseignement en catalan à l’école primaire. Il s’agissait d’adresser au Centre (alors aux mains des socialistes) un clair avertissement. Ce qui se dégageait de cette manifestation réunissant un million de participants était parfaitement résumé par un titre du quotidien El Periódico du 11 juillet : "La Catalogne crie Assez!" : (Catalunya crida Prou !).

Le motif parfois avancé trop exclusivement à mon sens pour justifier le mouvement de protestation/revendication actuel serait économique : le Gouvernement de la Catalogne (Generalitat) à nouveau aux mains de la coalition nationaliste (droite modérée) : "Convergence et Union" (Convergència i Unió), après deux mandats d’un pouvoir de gauche dominé par les socialistes catalans, lequel avait mis fin à deux décennies de pouvoir nationaliste de " Convergence et Union " ayant à sa tête un leader charismatique incontesté : Jordi Pujol (qui fut par ailleurs Président de l’Assemblée des Régions d’Europe).

Ce gouvernement revendique aujourd'hui pour la Communauté Autonome de Catalogne, sous l’appellation de " pacte fiscal " des prérogatives fiscales à la hauteur de sa contribution à la richesse de l’Etat et somme toute identique à ce qui a été concédé au Pays Basque depuis fort longtemps. D’aucuns prétendent que la prise en compte par le gouvernement central de cette revendication de nature fiscaliste suffirait à désamorcer la rébellion catalane, certains observateurs allant même jusqu’à subodorer derrière cette montée en puissance de l’indépendantisme l’expression d’un chantage en direction de l’Etat espagnol. C’est sûrement aller un peu vite en interprétation. En effet c’est oublier que le nationalisme catalan est un tout, une donnée politique de fond issue de la Renaixença (la Renaissance culturelle et politique du XXe siècle): un nationalisme qui s'est focalisé sur l’identité culturelle et plus particulièrement linguistique. Ce nationalisme, aguerri par les vicissitudes du XXe siècle (en premier lieu la guerre civile et la dictature franquiste qui a suivi) n’a cessé de se consolider et est devenu une idéologie dominante en Catalogne, le plus souvent sous les auspices d’un pan-catalanisme qui embrasse l’ensemble des pays de langue catalane (Països Catalans) où cependant le sentiment identitaire est très inégalement partagé.

Une persécution documentée

La question linguistique reste, même si l’économie a tendu à devenir, la crise aidant, un élément important du positionnement identitaire, le moteur du nationalisme catalan, la langue catalane étant considérée comme " l’épine dorsale " de la nation catalane, selon Jordi Pujol, une langue qui a été victime d’une " implacable persécution " de la part du pouvoir espagnol. C’est grâce à la " fidélité du peuple catalan" envers sa langue que cette persécution a pu être surmontée, même si la langue catalane a été ainsi plongée dans une " situation précaire " (conférence prononcée par J. Pujol le 22 mars 1995 au Palais des Congrès de Montjuic à Barcelona). La victimisation est à n’en pas douter un ingrédient majeur de nombreux nationalismes (surtout celui des " nations sans Etats ") mais en l’occurrence la persécution dont fait état Jordi Pujol est avérée et documentée, et les séquelles en sont encore évidentes.

Le même Jordi Pujol répondait pourtant en 1988 à deux journalistes français qui lui demandaient " Pensez-vous qu’un jour la Catalogne sera indépendante ? " : " Je suis un nationaliste catalan. Mais nous n’aspirons pas à l’Indépendance. Nous affirmons de façon très nette : la Catalogne est une nation, ce n’est pas une région. En même temps, nous disons, nous n’aspirons pas à l’Indépendance " […] (J. Lelong et J. Molénat dans Amiras/Repères, n°22 Edisud, Aix -en-Provence, 1990). Et le même leader politique déclarait récemment (mars 2012 dans l’émission " Salvados " de la chaîne de TV espagnole La Sexta) , qu’il n’avait pas d’arguments contre les indépendantistes " et qu’il voterait " oui " à un référendum sur l’indépendance de la Catalogne. Cependant, plus récemment encore il considérait lors d’une table ronde à Altea (Alicante) que l’indépendance de la Catalogne était " quasi impossible " tout en concédant que " si on accepte le Tribunal Constitutionnel et les institutions espagnoles telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui on est morts [la Catalogne]…

Si j’ai aussi longuement fait référence aux propos de Jordi Pujol c’est qu’il s’agit de la parole catalane autorisée par excellence : la sinuosité relative de ses positions est, me semble-t-il, à l’image de la perplexité de la Catalogne quant à son avenir : si l’Espagne était prête à reconnaître de manière officielle le fait différentiel catalan en acceptant pleinement l’identité propre de la Catalogne en matière linguistique en tout premier lieu (mais aussi économique à présent) il n’y aurait pas d’Indépendantisme majoritaire en Catalogne.

La responsabilité de Madrid

La balle est dans le camp du gouvernement espagnol : de sa capacité à tempérer l'agressivité du nationalisme espagnoliste et à entendre les revendications légitimes des Catalans dépend l’avenir de l’actuelle configuration étatique espagnole qui peut très bien comme le souhaitent certains évoluer vers un fédéralisme acceptant l'identité propre de certaines communautés historiques (comme la Catalogne ou le Pays Basque ) ou s'enferrer dans une défense d’un statu quo institutionnel désormais inadéquat et alimenter ainsi la revendication souverainiste.

La décision toute récente de l’actuel Président de la Generalitat, Artur Mas de provoquer des élections anticipées au Parlement de Catalogne, élections fixées au 25 novembre 2012, afin de s’assurer de l’appui du peuple catalan à la démarche souverainiste et le soutien de plus de 60% des députés qu'il a reçu le 27 septembre lors d’un vote du Parlement actuel en faveur d’un référendum d’autodétermination indiquent que le nationalisme catalan est désormais entré dans une dynamique d'ordre institutionnel. Les sondages qui commencent à être publiés montrent qu'il faut la prendre au sérieux.

Henri Boyer, Professeur à l'université Montpellier 3

Henri Boyer connaît bien la Catalogne. Il a été attaché culturel, Directeur de l'Institut français de Barcelone de 90 à 93. C'est un spécialiste de la sociolinguistique, particulièrement des politiques linguistiques comme le montre une de ses derniers ouvrages : Langue et identité. Sur le nationalisme linguistique, Limoges, 2008

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