L'Occident et ses adversaires intimes

Bichara Khader
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Réagissant aux événements récents, Bichara Khader, professeur émérite à l'UCL, décrit les rapports difficiles entre Islam et Occident. Une difficulté qui peut permettre de comprendre la crispation des musulmans face à ce qu'ils considèrent comme une atteinte à leur foi.

Un bête film anti-Islam délibérément provocateur, des manifestants musulmans enflammés et des ambassades occupées, un ambassadeur américain mort dans l’incendie du consulat américain à Benghazi, et des médias qui en remettent des couches et des couches, voilà le menu aigre de notre semaine. C’est à vomir. Le fanatisme est de retour : fanatisme de l’extrême-droite américaine contre fanatisme des salafistes et des djihadistes de tout poil. Ils s’autoalimentent. La haine des uns et des autres est justifiée par l’amour de sa religion. Voltaire disait que le "fanatique est un monstre qui se croit fils de la religion". Le fanatique est tellement sûr de sa vérité qu’il est prêt à faire le sacrifice de sa vie pour qu’elle triomphe. Liberté d’expression, "valeur sacrée en Occident" versus "respect du Prophète", privilège de la démocratie versus sacrilège des symboles religieux, nous voilà replongés dans le "choc des ignorances".

Une intimité historique

Toute cette ridicule affaire aurait été jetée dans les oubliettes de l’histoire, si elle ne révélait pas une hantise du regard occidental, et cela depuis 14 siècles, par le spectre de l’Islam et du musulman, et la permanence dans l’imaginaire collectif occidental de nombreux clichés antimusulmans. Par moments ces préjugés s’estompent, puis, à la faveur d’un attentat, d’une crise, d’une campagne électorale, ils sont dépoussiérés et resservis. Je propose ici d'esquisser une brève genèse de la construction de l'imaginaire collectif européen sur les musulmans et les Arabes.

Nombreux sont les auteurs qui se sont intéressés aux imaginaires réciproques entre l'Occident et l'Orient et particulièrement entre l'Europe et les musulmans. Je cite, de mémoire, quelques titres : l'Orient imaginaire de Thierry Hentsch, l'image de l'Autre de Philippe Senac, l'Islam de l'Occident de Claude Liauzu, l'Europe et l'Orient de George Corm et l'Europe et l'Islam de Hicham Djaït. Des centaines d'autres écrits ont tenté de décoder la relation historique entre les différentes rives de la Méditerranée, mettant tantôt l'accent sur la notion de choc, d'affrontement, de conflit, de rivalité, et tantôt sur le métissage, le mélange et la fécondation réciproque.

Croisades et Djihads

En réalité, l'histoire de la Méditerranée a été une histoire pendulaire : avec des conquêtes et des reconquêtes, des Croisades et des Djihads, des victoires et des défaites. Au cours des 14 derniers siècles on a vu défiler des événements majeurs comme la conquête arabe de la péninsule ibérique, les croisades, la prise de Constantinople, la bataille de Lépante, la colonisation européenne et les luttes de libération nationale. Une telle intimité historique ne pouvait manquer de marquer l'imaginaire européen, puis occidental, étant bien entendu que ni l'Occident, ni l'Europe ni, à fortiori, les mondes de l'Islam ne constituent des blocs monolithiques dotés d'un imaginaire unique.

Le premier contact des européens avec les musulmans, à partir de 711, est un contact guerrier. Tarek Ben Ziyad traverse le détroit qui, aujourd'hui porte son nom, et entame en 711 la conquête de la péninsule ibérique. D'emblée, en Europe, l'Arabe et le musulman sont appréhendés comme des adversaires militaires craints certes, mais admirés pour leur bravoure et leur art de gouverner. Avec les Croisades à partir des 12ème-13ème siècles, les musulmans sont perçus comme des adversaires religieux : les écrits de l'époque abondent de qualificatifs méprisants pour le Prophète et pour la religion musulmane. S'instaure alors le binôme Islam-Christianisme. Avec la chute de Grenade en 1492, l'instauration de l'inquisition, les premières conquêtes de l'Amérique, les Arabes sont relégués dans la catégorie de la "différence ontologique" : ils ne sont plus perçus comme adversaires mais comme différents. S'instaure alors la fameuse coupure en Méditerranée : Eux et nous. A partir de la Chute de Constantinople, en 1454, la figure du Turc menaçant se substitue à celle de l'Arabe. La bataille de Lépante, fin du XVIème siècle est une sorte de riposte à la chute de Constantinople. La Sublime Porte connaît son premier revers militaire d'envergure. La descente aux enfers se poursuit : la Turquie devient l'Homme Malade mais elle impose sa loi d'airain aux Arabes de la Syrie jusqu'aux portes du Maroc…

La nuit coloniale

Entretemps, l'Europe confirme sa puissance dans tous les domaines. Dés le 15ème siècle l'Amérique du Sud, devenue latine, est investie par les Espagnols et les Portugais et les autres puissances européennes préparent leur assaut colonial sur le monde arabe : l'expédition de Napoléon Bonaparte en Egypte à partir de 1798 tourne court mais à partir de  1830, la colonisation du Maghreb (sous différentes formes) et de l'ensemble des pays arabes, est engagée.

Pendant cette longue nuit coloniale, l'image des Arabes et des musulmans est variée : ils sont décrits comme indolents, immobiles, crasseux, fatalistes, voire fanatiques, mais on leur reconnaît quelques vertus : solidarité familiale, accueil, hospitalité, simplicité. La lecture de la littérature européenne, surtout au XIXème, est à cet égard instructive…Mais ce qui intéresse les colonisateurs ce n'est pas tant les habitants mais l'espace. Or celui-ci est catalogué comme "espace culturellement vide". En parlant d'espace "culturellement vide", je fais référence à cette terrible phrase de Metternich, qui au début du 18ème siècle, dit ceci "Tout territoire situé en dehors des frontières de l'Europe est un territoire vide, pas nécessairement vide d'habitants, mais culturellement vide et donc passible de colonisation", car "la nature déteste le vide". Des concepts comme "La mission civilisatrice de la France", ou "le fardeau de l'homme blanc" ou "la destinée manifeste" servent de couverture idéologique pour justifier la colonisation.

Il faut dire que l'Europe a fait de tels progrès sur tous les plans qu'elle en est arrivée à percevoir son parcours comme exceptionnel. Cette conviction d'exceptionnalité produit un sentiment de supériorité, qui est, comme le rappelle Samir Amin, le fondement même de l'Eurocentrisme. Déjà à partir du 17ème siècle l'Europe renoue avec son héritage grec et met en avant ses racines gréco-romaines, comme aujourd'hui on parle de racines judéo-chrétiennes. L'apport des Arabes et des musulmans à la civilisation européenne commence à être minimisé voire occulté. Evincés de leurs propres espaces par la colonisation, voici les Arabes évincés de l'histoire.

Cette annexion de la Grèce à l'Europe, décrétée par les penseurs de la Renaissance et puis plus tard par Byron et Victor Hugo (rappelez-vous de "enfant grec") est la préfiguration de la coupure arbitraire en Méditerranée entre le Nord-Sud et entre le monde de l'Islam et l'Occident, coupure suggérée comme permanente et allant de soi. La Méditerranée devient alors barrière entre Progrès et Immobilisme, entre tradition et modernité, entre esprit prométhéen et esprit fataliste, entre raison et métaphysique, entre l'Etat-Nation et l'Oumma islamique.

Terrorisme, intégrisme, immigration

Je n'aurais pas fait ce long détour par l'histoire de la construction de l'imaginaire occidental, si les réalités présentes ne confirmaient pas la permanence des clichés hérités du passé. Mais ce qui m'interpelle ici, c'est que l'Europe continue, jusqu'à nos jours, à voir les Arabes et les musulmans comme "une inquiétante étrangeté"...Hicham Djait préfère parler d'"adversaires intimes", car on ne hait pas ceux qui nous sont totalement étrangers; Germaine Tillion parle d’"ennemis complémentaires", tous les deux se posent en s'opposant , et Claude Liauzu voit l'Orient comme "la différence la plus proche".

L'arsenal de clichés et de stéréotypes, en Europe, sur les Arabes et les musulmans a été alimenté par 14 siècles de frottement permanent. Il n'a pas disparu par miracle au XXème siècle. Mais la guerre froide l'a quelque peu relégué à l'arrière plan : l'ennemi rouge éclipsait l'ennemi vert de l'Islam. L'Occident avait besoin des Arabes et des musulmans dans sa stratégie d'endiguement de la menace soviétique et communiste. C'est pour cela qu'il a noué des alliances stratégiques avec de nombreux pays arabes sans se soucier ni de leur système politique ni de leur rigorisme religieux. Qu'on se rappelle la mobilisation de volontaires musulmans dans la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan.

Mais depuis l'éclatement de "l'Empire du Mal" soviétique, pour utiliser la formule consacrée, l'Orient arabe et musulman réapparaît comme un spectre : c'est l'Orient de l'inquiétude. Il resurgit dans la figure de Ben Laden qu’on voyait sut tous les écrans, dans celle des militants barbus d'Al-Qaeda et des salafistes, et maintenant de plus en plus dans la figure de l'immigré musulman. Terrorisme, intégrisme, immigration, tels sont pour l'heure les mots-clé qui font l'essentiel de l'information occidentale sur l'Orient. Les représentations médiatiques réactivent les images d'un Orient éternel, guerrier, violent, machiste, fanatique et despotique. Et l’Occident de s’interroger en permanence sur la compatibilité de l’Islam et de la Démocratie, de l’Islam et la Liberté des Femmes, de l’Islam et de la liberté tout court.

L'on se demande parfois si la fabrication de la figure de l'ennemi n'est pas un élément structurant de l'identité même de l'Europe et de l'Occident. Comment expliquer autrement l'article puis le livre de Samuel Huntington sur le "choc de civilisation" publié immédiatement après l'implosion de l'Union Soviétique ? Comment expliquer cette déclaration du Commandant en chef de l'Otan, le général Calvin, en 1993, c'est-à-dire bien avant les attentats du 11 septembre 2001 : "La guerre froide, on l'a gagnée. Après cette aberration de quelque septante ans, nous voilà revenus à la situation conflictuelle vieille de 1300 ans, celle qui nous oppose à l'Islam". Ces propos seraient restés sans lendemain s’ils n’étaient pas confirmés par les attentats du 11 septembre et l’emballement de la machine de guerre américaine avec l’invasion d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003), avec leur interminable cortège de morts et de destructions.

La tentative du Président Obama de tendre la main aux musulmans et de retisser le fil du dialogue (discours du Caire 2009) n’a pas été suivie de mesures concrètes pour détruire les murs de l’incompréhension et de la méfiance. L’Amérique et ses alliés restent empêtrés en Afghanistan. L’Irak est plongé dans l’instabilité. La Palestine ploie sous l’occupation. Et les "Printemps arabes" sont encore loin de promettre les premiers bourgeons. Tandis qu’en Europe et en Amérique, fleurit une islamophobie primaire, alimentée aussi, il est vrai, par des fanatiques salafistes qui vouent l’Occident aux gémonies et qui sont à la recherche désespérée de victoires éphémères.

Dans un tel contexte, où les Arabes et les musulmans sont à cran, tenaillés par la pauvreté et l’insécurité, toute manifestation d’islamophobie leur apparaît comme insupportable. On l’a bien vu avec les réactions outrancières aux "Caricatures danoises" et maintenant au film anti-Islam. L’Occidental de la rue peine à croire que des gens s’enflamment pour une insulte au Prophète, et en arrive à conclure à l’irrationalité des musulmans. Mais c’est oublier que derrière cette flambée de colère, il y a un lourd passif de rancœurs accumulées, de colères enfouies et d’humiliations subies. L’Occident doit dés lors s’interroger moins sur la barbarie des autres que sur ses propres incohérences.

Bichara KHADER, Directeur du Centre d'Etudes et de Recherches sur le Monde Arabe Contemporain (UCL)

Palestinien, Bichara Khader est installé en Belgique depuis 1965. Il y a fait une carrière académique et est un spécialiste de la Méditerranée, du monde arabo-musulman et de ses rapports avec l'Europe. Il a entre autres publié : Le Monde arabe expliqué à l'Europe (L'harmattan et Bruylant)         

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