L'Iran, un allié indéfectible du régime d'Assad ?

Thierry Kellner et Mohammad-Reza Djalili
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La détente entre l’Iran et la communauté internationale sur la question du nucléaire signifie-t-elle un changement de la politique de la république islamique vis-à-vis du régime syrien? Selon deux spécialistes de la région, Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner, les faits ne semblent pas indiquer un tel revirement de la politique de Téhéran.

Alors que l’attention internationale s’est portée sur les développements autour de l’Ukraine, les pourparlers engagés entre le gouvernement syrien et l’opposition dans le cadre de la conférence de Genève II sont aujourd’hui au point mort. Si certains se refusent encore à parler ouvertement d’un échec, il n’en demeure pas moins que la perspective d’atteindre une solution négociée à la guerre civile qui déchire la Syrie depuis deux ans et demi ne semble pas être très proche. Comme le relevait récemment The Economist, aussi longtemps que Bachar al-Assad reste convaincu qu’il est en train de gagner sur le terrain, la diplomatie échouera. Un pronostique certes pessimiste, mais qui semble malheureusement jusqu’à présent conforme à la réalité.

Assad, un pion important de la diplomatie iranienne

L’assurance actuelle du régime de Damas repose sur un certain nombre de facteurs parmi lesquels on peut citer les divisions de l’opposition syrienne et les hésitations de ses soutiens mais aussi le brouillage de l’image de ses opposants auprès de l’opinion publique internationale en raison de la présence sur le terrain de groupes djihadistes radicaux et, bien entendu, les succès militaires remportés dans le pays par les forces qui lui sont loyales. Si le régime al-Assad semble confiant alors que certains prédisaient il y a peu sa chute relativement rapide, c’est à la fois parce qu’il a fait la preuve de sa capacité de résistance -il s’appuie en effet sur des structures et des soutiens complexes s’étendant au-delà de la seule communauté alaouite[1] ses trois principaux piliers, c’est-à-dire l’armée, les services secrets et le parti Ba’th, ne s’en sont jusqu’ici pas désolidarisés-, mais aussi et surtout -aurait-on tendance à dire-, parce qu’il continue à bénéficier de soutiens étrangers efficaces. Parmi ces derniers, le rôle de l’Iran doit être particulièrement souligné.

Dès le début des manifestations anti-Assad en 2011, Téhéran qui a soutenu ailleurs les divers " printemps arabes " a au contraire dénoncé avec véhémence le mouvement qui touchait Damas, son seul véritable allié arabe. La République islamique considère en effet l’alliance avec la Syrie –un pays clé du Proche-Orient- comme l’une des principales réussites de sa diplomatie des trente dernières années et un instrument indispensable pour assurer son influence régionale. L’axe politique mis en place avec Damas et la reliant à ce pays mais aussi au Hezbollah libanais, au Hamas et à d’autres mouvements palestiniens, lui a en effet permis de gagner une profondeur stratégique au Levant et en Méditerranée orientale et d’accroître sa marge de manœuvre face aux Occidentaux –particulièrement les États-Unis-. Il lui a offert un instrument essentiel pour influer sur le conflit israélo-palestinien et pour menacer Israël en cas de besoin.

Réfutant les causes locales des soulèvements syriens, Téhéran a présenté les troubles en Syrie comme un " complot " des Occidentaux, aidé par leurs soutiens turc et arabe –essentiellement les monarchies du Golfe au premier rang desquelles l’Arabie saoudite-, au profit des Israéliens. Par la suite, la coloration " sectaire " prise par le conflit syrien, additionnée à la rivalité régionale avec les monarchies du Golfe, la Turquie et Israël, et les Occidentaux, a renforcé sa volonté de s’impliquer pour soutenir son allié et empêcher une victoire sunnite en Syrie qui affaiblirait à la fois son influence régionale au Levant mais aussi celle des chiites au Moyen-Orient, inversant la tendance constatée depuis l’élimination de Saddam Hussein et l’arrivée des chiites au pouvoir à Bagdad. Le maintien d’un régime " ami " à Damas a été analysé à Téhéran comme vital à la fois pour la sécurité de la République islamique et la survie du régime iranien. Ces motivations expliquent l’engagement massif de l’Iran en Syrie et l’assistance qu’il a prodigué au régime par tous les moyens à sa disposition -politiques, diplomatiques, militaires et économiques -.

Une assistance renforcée au régime de Damas

Cette politique d’assistance multiforme massive mise en place sous la présidence de M. Ahmadinejad n’a pas été remise en cause par la nouvelle administration Rohani. Parallèlement à l’offensive de charme lancée en direction des Occidentaux par le nouveau président iranien et à la signature de l’accord intermédiaire de Genève sur le nucléaire (novembre 2013) qui ont contribué à créer un nouveau climat international marqué par une certaine détente, Téhéran a tranquillement continué à coopérer avec le régime syrien et à consolider son positionnement dans le pays. Il s’est montré particulièrement utile pour Damas par son assistance économique et financière -Téhéran et Damas ont par exemple finalisé en juillet 2013 l’ouverture d’une ligne de crédit de 3,6 milliards de dollars au régime syrien-, son soutien à l’approvisionnement pétrolier du régime -par des livraisons directes et aussi par la mise en place de circuits parallèles impliquant le transport de pétrole irakien par des navires de la compagnie NITC (National Iranian Tanker Co.) battant pavillon tanzanien via l’Égypte et le Liban- et enfin par son appui en matière militaire. Dans ce dernier domaine, l’aide iranienne à Bachar al-Assad n’a pas baissé d’intensité sous la nouvelle administration Rohani. Au contraire, elle s’est accentuée ces derniers mois avec l’envoi de spécialistes chargés du renseignement et de la formation des forces syriennes mais aussi de la direction de certaines opérations de combat. Plusieurs centaines de militaires iraniens auraient été déployés. Selon un ancien haut gradé des Gardiens de la Révolution interrogé par Reuters, 60 à 70 officiers supérieurs de la force Qods (une unité d’élite des Gardiens de la Révolution islamique chargée des actions à l’extérieur de l’Iran) sont présents en permanence en Syrie auxquels il faut ajouter plusieurs centaines de basijis[2]. La République islamique semble avoir tiré profit des préparatifs de Genève II qui ont détourné l’attention de la communauté internationale pour renforcer son assistance au régime syrien. Par ailleurs, le Hezbollah, l’allié le plus proche de Téhéran et son principal relais et auxiliaire en Syrie, a également réaffirmé son soutien au chef d’État syrien et poursuivi son assistance militaire sur le terrain.

Dans sa politique étrangère, Téhéran a donc découplé les questions du nucléaire et de la Syrie, se montrant flexible sur la première, tout en restant jusqu’ici intransigeant sur la seconde. Quand bien même le président Rohani aurait la volonté de modifier cette ligne –ce que certains analystes lui prête-, il n’est pas certain qu’il en ait le pouvoir vu la configuration du régime en Iran. Il ne dispose en effet pas de tous les leviers dans ce domaine. Il lui faut en effet tenir compte du Guide et surtout des Gardiens de la révolution qui considèrent la Syrie comme étant de leur responsabilité et une pièce maîtresse pour le maintien voire l’expansion de l’influence régionale iranienne. Ces derniers ne semblent pas près de revoir leur soutien au régime de Damas. Vu de Téhéran, le temps continue de jouer en sa faveur. Sa stratégie intransigeante à l’égard de la Syrie s’est révélée jusqu’ici payante puisqu’il n’a pas été sanctionné par la communauté internationale pour cette politique, que l’assistance multiforme à Damas lui a offert une influence croissante dans le pays et qu’elle a continué à renforcer son allié et à accroître ses chances de survie. Vu son rôle dans le pays, la nécessité d’intégrer l’Iran à toute négociation sur la crise syrienne est aussi apparue de plus en plus incontournable, ce qui assure Téhéran que la communauté internationale ne pourra pas négliger ses intérêts.

Une possible sortie

Pour sortir de la crise, la communauté internationale sera sans doute contrainte de négocier la recherche d’un compromis avec Téhéran afin que ce dernier pèse sur Damas. Pour qu’il soit acceptable par la République islamique, il devra passer par le maintien au pouvoir du régime actuel sous une forme ou sous une autre. Une requête difficile à accepter tant pour la communauté internationale que pour l’ensemble de l’opposition syrienne et certains de ses soutiens, mais une exigence que Téhéran n’abandonnera sans doute pas facilement. Le processus de négociation risque donc d’être particulièrement ardu. Malgré le déclenchement des manifestations populaires en Syrie en 2011, suivies d’une guerre civile meurtrière, l’axe Téhéran-Damas, mis en place dans les années 1980, tient donc toujours même si cette alliance interétatique ne semble susciter la moindre adhésion populaire ni en Iran ni en Syrie. Une alliance de si longue durée est un fait sans précédent au Moyen-Orient, une région plutôt marquée par les turbulences politiques incessantes et des retournements d’alliances multiples.

Pourtant, avec la signature de l’accord intermédiaire sur le nucléaire du 24 novembre 2013, les données du problème Iran-Syrie ont quelque peu évolué, laissant entrevoir un espoir d’évolution positive du côté de l’Iran. En effet, si l’accord provisoire aboutit à un accord définitif, il pourrait avoir un impact sur la Syrie. D’une part, il pourrait contribuer à terme au retour de l’Iran dans le concert des nations, une situation que le pouvoir iranien voudra asseoir en poursuivant une politique plus modérée afin de conforter son nouveau statut. Cette évolution pourrait l’amener à revoir sa ligne en Syrie. Par ailleurs, en constatant que le renversement du régime iranien n’est plus à l’ordre du jour pour le moment dans les sphères politiques américaine, Téhéran peut se montrer plus conciliant et aider à la recherche d’une solution négociée acceptable à la crise syrienne. Si la République islamique n’est plus une partie de l’objectif du conflit syrien, elle pourrait enfin participer à sa résolution et contribuer à interrompre cette guerre qui a déjà causé plus de 130 000 morts, des millions de déplacés et considérablement déstabilisé le Moyen-Orient.

Mohammad-Reza Djalili, Thierry Kellner

Mohammad-Reza Djalili est professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève. Thierry Kellner est chargé de cours au Département de Science politique de l’Université libre de Bruxelles et chercheur associé au REPI et au GRIP. Ils viennent d’écrire ensemble : " L’Iran et la question syrienne : des " Printemps arabes " à Genève II ", (avec), Les Rapports du Grip, 2014/1, Février 2014, 29p.

 

[1] Voir l’analyse de Souhaïl Belhadj, La Syrie de Bashar al-Asad, Anatomie d’un régime autoritaire, Paris, Belin, 2013, 464p.

 

[2] Jonathan Saul et Parisa Hafezi, " L’Iran de plus en plus impliqué dans le conflit syrien ", Reuters, 21 février 2014.

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