L'importance des élections italiennes pour l'Europe

En quoi les élections italiennes du 24-25 février sont elles importantes pour l'Europe et en particulier pour l'avenir de l'Union européenne? L'incertitude électorale, en raison aussi de l'interdiction e publicité des sondages pendant les deux dernières semaines de la campagne, de l'offensive de la droite de Berlusconi dans les médias, de la fragilisation de la coalition centriste de Monti,  du raz de marée dans les places italiennes du mouvement contestataire conduit pas le comédien Beppe Grillo, est plus marquée que d'habitude et la victoire trop tôt annoncée de la coalition de centre-gauche de Pierluigi Bersani est en question.
Les "optimistes"
D'un coté les optimistes ne manquent pas. Les remarques  de la Commission de Bruxelles et de la BCE selon les quelles, quel que soit le gagnant, il ne pourra qu'appliquer les engagements de l'agenda établie par l'UE et souscrits par l'Italie, contiennent un certain degré de sagesse et de dédramatisation, mais la politique et la société sont plus compliquées que les prévisions des technocrates.
Un deuxième argument "optimiste" est celui de ceux qui observent le développement au galop d'un espace public européen, d'une interaction sans frontières, nettement au delà de l'intérêt que traditionnellement on portait aux élections dans les pays voisins : les partis européens, les grands leaders sont intervenus de façon lourde dans les élections italiennes en faveur ou contre des personnalités. C'est le déclin du principe de la "non interférence". La crise financière nous a rendus tous conscients du fait que les politiques nationales sont entrelacées comme jamais avant, que nous partageons fatalement, qu'on l'aime ou pas, un destin  européen commun. La crise en cours nous rend plus européens.
Un troisième argument "optimiste", discuté dans l'ouvrage collectif qui vient de paraitre aux Editions de l'ULB( L'Etat de la démocratie en Italie) est qu'en Italie, quelles que soient les oscillations électorales, les tendances eurosceptiques ne peuvent qu'être fragiles et caduques en raison des facteurs historiques et culturels, de la défaite du fascisme nationaliste en 1945, de l'absence de toute alternative sérieuse par rapport à l'Europe.
Les raisons d'être inquiet
D'autre part, il y a trois raisons pour s'inquiéter et observer avec attention les résultats des élections italiennes:
La victoire de la coalition de S. Berlusconi est improbable, mais  elle n'est pas exclue et elle aurait deux conséquences européennes:
a) l'instabilité de la zone Euro et le développement de l'euroscepticisme dans les pays voisins:  les orientations anti-Euro, anti-BCE, anti conseil européen (présenté comme dominé par l'Allemagne), l'abandon de la rigueur budgétaire dans un pays européen,  l'indifférence par rapport au "spread" entre les Bonds italiens et allemands, l'annonce d'une aggravation de la dette publique, déjà la plus grave en Europe après celle de la Grèce peuvent entrainer des conséquences dramatiques dans l'UE et auraient des effets imprévisibles. Notamment s'ils proviennent de la dixième économie au niveau mondiale (et de la troisième de la zone euro).
b) l'allié numéro 1 de Berlusconi est le parti de la Ligue du Nord: ce parti avec environ 5%, contrôlerait, grâce à l'alliance avec le parti berlusconien, les trois régions les plus riches et importantes du nord, Lombardie, région de Venise et Piedmont avec une nouvelle plateforme: la création d'une macrorégion (avec une population équivalente au Benelux), en opposition à la "politique romaine". La bataille de Lombardie est bien plus grave que l'Ohio pour les élections USA: non seulement la loi électorale italienne confère à la Lombardie un poids énorme pour l'équilibre au Sénat entre gauche et droite mais la victoire de Berlusconi-Ligue en Lombardie permettrait la réalisation du projet de la "macrorégion". Cette macrorégion non seulement déstabiliserait le gouvernement central italien, mais développerait une dynamique sécessionniste type De Wever en Italie,  et renforcerait la fragmentation de la zone Euro en raison de son explicite euroscepticisme. Il est intéressant et drôle que la Ligue de Maroni d'une part a mis au centre de son programme la diminution des transferts vers le budget central italien (selon la doctrine De Wever) et, d'autre part, demande plus d'aide à l'Europe du nord et à l'Allemagne.
2. Deuxième implication inquiétante à surveiller : la portée et les conséquences parlementaires du succès de Beppe Grillo et de son mouvement. Alimenté par les scandales, le parti de Grillo revendique à juste titre sa capacité de canaliser vers un mouvement pacifiste et participationniste une poussée contre la politique et les partis traditionnels qui en Grèce à permis le succès des nazi de Aube Dorée , en France le succès de Marine Le Pen, en Hollande de Geert Wilders etc. En Italie c'est de l'extrême gauche que vient la majorité de ses cadres et candidats. Quel sera la politique parlementaire des dizaines de députés du Mouvement 5 étoiles? En l'absence de programme personne ne peut répondre à part des vagues demandes: le participationnisme communautariste se mélange avec le protectionnisme commercial,  les demandes postmodernes s'accompagnent de nostalgies pré-modernes. Le centre gauche pourra-t-il trouver des points de convergence?
3. Bersani, leader du centre gauche en aura peut être besoin. L'hypothèse la plus créditée - et préférée par les élites européennes-, soutenue par Di Rupo, Hollande, est une coalition entre la gauche et le centre de Monti. Mais le premier ministre de l'austérité risque de sortir massacré par les attaques de Berlusconi et l'opposition frontale bipolaire entre la gauche et la droite. S'il fait 15 pour cent et tient le coup au Sénat, Monti pourra négocier en position de force avec un Bersani dépourvu de majorité absolue (au Sénat notamment): il deviendra Ministre de l''Economie? Président de la République successeur de Napolitano en juin? L'image qui en sortirait serait celles d'une Italie pouvant contribuer à la sortie de l'Europe de sa crise actuelle.
Mais si Monti et le Centristes échouent, et que Bersani n'a pas de majorité à lui seul,  il risque de devoir négocier chaque jour  non seulement avec son allié rebelle Vendola (gouverneur de Pouilles et héritier de Refondation communiste) mais aussi avec les autres formations d'extrême gauche et aussi certains des élus de Grillo. Bref, les Italiens devront voter à nouveau dans les 12 mois! Avec des effets très négatifs pour la sortie de la zone euro de la crise actuelle.
Conclusion: non seulement la gouvernabilité stable de l'Italie est en jeu, mais, l'avenir de la construction européenne.

Mario Telo, professeur à l'ULB

Mario Telo est un spécialiste de la construction européenne. Il est d'ailleurs vice-président de l'Institut d'études européennes de l'ULB. C'est aussi un observateur attentif de la vie politique italienne. Il enseigne entre autres les relations internationales et l'histoire la pensée politique

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