L'Euro de football contre l'Europe?

Xavier Breuil
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A la veille du coup d'envoi de l'Euro 2012, Xavier Breuil, observateur attentif de la réalité du foot propose de faire de cette manifestation un vecteur d'identité… européenne. Un paradoxe? Peut-être pas.

Jusqu’à tout récemment, le championnat d’Europe des nations de football, dont la 14ème édition se déroulera ces prochaines semaines en Pologne et en Ukraine, ne comptait que deux catégories d’opposants : tout d’abord, les dirigeants et entraîneurs-manageurs de clubs professionnels, hantés à l’idée de voir un joueur, c'est-à-dire un investissement financier, revenir blessé d’une rencontre internationale et donc être indisponible et perdre sa rentabilité; ensuite, les " anti-football ", qui ne voient en ce sport qu’un puissant vecteur du nationalisme et des revendications identitaires les plus haineuses.

Les nouveaux adversaires

Depuis quelques années, l’Euro de football, en tant que compétition majeure des sélections nationales du " Vieux continent " compte de nouveaux contempteurs, à savoir certains partisans de la construction européenne. Conscients de la popularité du ballon rond et, de ce fait, du rôle qu’il joue dans la construction des identités, ces derniers affirment que le championnat d’Europe des nations et l’ensemble des rencontres entre équipes nationales empêcheraient un grand nombre d’Européens de développer un sentiment d’appartenance commun. Un sentiment d’appartenance devenu, il est vrai, indispensable à la réalisation d’une plus grande intégration politique de l’Union européenne. Ils sont en revanche favorables au football des clubs, plus à même d’offrir aux passionnés la possibilité de soutenir un ou plusieurs clubs hors de leur pays d’origine. Le supporter bruxellois peut soutenir à la fois Anderlecht, Manchester et le Barça sans être limité dans ses représentations par les frontières nationales. Et ce d’autant plus que les quotas de nationaux et de joueurs étrangers ont disparu dans les équipes de clubs depuis l’année Bosman de 1995, rendant ainsi possible pour ce même supporter d’assister à une rencontre d’Anderlecht qui ne compterait aucun joueur belge dans son onze de départ. Autrement dit, le prochain Euro qui se déroulera en Pologne et en Ukraine serait contre l’Europe alors que la dernière ligue des champions remportée par Chelsea serait pour.

Une question d'échelle et de représentation

Cette vision renvoie à une seule conception de l’Europe, celle voulue par ces " Pères fondateurs " il y a plus de 60 ans : l’Europe fédérale. Pour atteindre leur objectif, ses partisans ont d’ailleurs tenté, à un moment précis de l’histoire de la construction européenne, d’amoindrir, voire de faire disparaître les nations en favorisant les régions. Ce qui encouragea d’ailleurs, dans certains cas, le développement d’un nationalisme…régional.

D’abord, on notera qu’il n’y a pas eu qu’une vision de l’Europe. D’autres citoyens et dirigeants européens sont par exemple favorables à la conception gaullienne de l’Europe des nations, refusant toute institution supranationale et privilégiant l’intergouvernementalité. L’Euro de football pourrait s’avérer, dans ce cas, être un levier particulièrement efficace pour consolider le projet européen.

Mais on insistera surtout sur le fait que le championnat d’Europe des nations de football n’est en rien opposé à l’Europe fédérale, ni à la diffusion d’un sentiment d’appartenance commun à l’Europe. Ce dernier n’est pas incompatible avec l’existence des nations. Tout est question d’échelles et de représentations. D’abord, l’identité est plurielle : on peut à la fois posséder une identité locale, régionale, nationale et européenne. Il en est de même en football : on peut être supporter de nationalité belge, suivre un club de football espagnol et un autre anglais tout en affirmant soutenir, que ce soit en raison de l’absence des Diables rouges ou non, l’équipe nationale allemande. Il en sera de même lors de cet Euro de football. Nombre de citoyen(ne)s européen(ne)s supporteront l’équipe nationale qui représente le pays d’origine de son ou sa conjoint(e), ou alors deux équipes, l’une étant celle du pays où il est né, l’autre étant celui qui a vu naître ses parents ou grands-parents. De nombreux cas de figure sont ainsi possibles.

Le football comme vecteur d'une identité européenne

Ensuite, la région peut être à la nation ce qu’elle-même est à l’Europe. Certes, l’Europe est privée d’un certain nombre de médium qui ont permit d’inculquer aux citoyens un sentiment d’appartenance nationale au cours des 19ème-20ème siècles : elle n’a pas une langue unique, pas un système scolaire unique, pas de service militaire. En revanche, elle en possède un certain nombre (hymne, drapeau, fête commune, programme Erasmus) qu’elle devrait valoriser plus encore et surtout bien d’autres qui restent à inventer ou à approfondir : histoire et mémoire, programme scolaire,…. Surtout, elle possède des compétitions de football populaires qui, parce qu’elles touchent un grand nombre de ses citoyens, pourrait lui permettre de diffuser une identité commune et d’assurer cette plus grande intégration politique qui lui fait encore largement défaut. Mais ce n’est pas l’existence de l’Euro de football qui pose problème ici, mais bien la non existence d’un véritable championnat d’Europe des clubs comme il existe un championnat de Belgique ou de France de football. Aussi, si Michel Platini, président de l’Union européenne de football est bien inspiré de défendre le football des nations, il est hors-jeu dès lors qu’il refuse de créer une division supranationale pour le football des clubs.

Xavier Breuil, historien

Xavier Breuil est docteur en histoire, chercheur associé à l'Université Libre de Bruxelles et spécialisé dans les aspects économiques, politiques et sociaux du sport. Il participe actuellement au projet FREE (Football Research in an Enlarged Europe), un programme de recherche financé par l'Union européenne et réunissant des chercheurs de 9 universités européennes.

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