L'environnement sécuritaire belge selon la Vision stratégique pour la Défense

L'environnement sécuritaire belge selon la Vision stratégique pour la Défense
L'environnement sécuritaire belge selon la Vision stratégique pour la Défense - © Tous droits réservés

Une semaine avant le sommet de l’OTAN de Varsovie, la Défense nationale rendait publique La Vision stratégique pour la Défense. Le document était présenté comme la concrétisation d’un accord de principe au sein du gouvernement sur le futur des forces armées belges à l’horizon 2030.

Composée de 144 pages, La Vision stratégique peut être divisée en deux grandes parties. La première consiste en une description de l’environnement sécuritaire international.

Dans celle-ci, les responsables de la Défense nationale analysent les risques et menaces pour la Belgique.

La seconde partie, plus technique et beaucoup plus longue, s’intéresse principalement aux moyens et au personnel des forces armées. Les auteurs y passent en revue les capacités militaires de manière systématique et évoquent de futurs achats. Sont entre autres abordés dans cette partie, le transport aérien tactique, les chasseurs-bombardiers, les drones ou l’appui médical.

Au final, le document doit servir à justifier une réduction des effectifs (de 32 à 25 000 personnes), une augmentation du budget (de 0,9 à 1,3% du PIB) et l'acquisition de matériel (tels que des successeurs aux chasseurs-bombardiers F-16 pour plusieurs milliards d’euros). A plusieurs égards cependant, l’analyse sécuritaire sur laquelle se base la volonté de dépenser plus s’avère problématique.

Des menaces qui ne viennent que de l’extérieur

La description que propose la Défense nationale de l’environnement sécuritaire belge à l’horizon 2030 est superficielle.

Après des poncifs relatifs à un monde " incertain et plus complexe ", le document insiste sur les menaces qui viennent de l’extérieur, par exemple celles liées à l’attitude actuelle de la Russie. Il n’est pas question de nier le fait que des menaces puissent provenir de l’extérieur, pas plus qu'on ne défendra l'attitude de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine.

Toutefois, la politique agressive de la Russie doit être comprise à la lueur d'un contexte diplomatique et stratégique particulier. En l’occurrence, la montée des tensions entre la Russie et l’OTAN doit d’abord être analysée à la lueur de la guerre du Kosovo de 1999. Rappelons que l’Alliance atlantique avait alors décidé d’intervenir sans autorisation valable de la part du Conseil de Sécurité de l'ONU et alors que la Russie s’y opposait.

Ensuite, au début des années 2000, la Russie s’est sentie visée par la politique de l’administration G.W. Bush en matière de défense antimissile. Enfin, plus essentiel encore, depuis la fin de la guerre froide, la Russie n’a pas été intégrée au sein d’une architecture de sécurité euro-atlantique digne de ce nom et ce alors même que l’OTAN n’a cessé de s’étendre à l’Est.

En résumé, ce dossier illustre le fait que, contrairement à ce que laisse penser La Vision stratégique, l'insécurité ne vient pas unilatéralement de la " périphérie " (pour reprendre le terme de la vision stratégique).

Les choix politiques de la Belgique et de ses alliés, à propos de la Russie ou sur d’autres dossiers, peuvent aussi s’avérer producteur d’insécurité pour les autres Etats et, par effet boomerang, pour nous-mêmes. En définitive, le document de la Défense nationale atteste d’une vision archaïque de la sécurité basée sur des représentations basiques " eux contre nous " qui semblent directement héritées de la guerre froide.

Le document stipule aussi qu’un des problèmes au sud de l’Europe et au Moyen-Orient est l’existence de "régimes faibles et/ou autoritaires bénéficiant d’une légitimité interne et externe limitée" (p. 14). La Vision stratégique ne nous dit cependant pas si elle répertorie parmi ces derniers des Etats tels que l’Arabie Saoudite à qui la Belgique vend des armes.

Enfin, il est problématique de lire qu’il existe, selon la Défense nationale, un "spill-over effect du terrorisme international, de la piraterie, de la criminalité internationale (trafics de drogue et d’armes, traite des êtres humains), de l’immigration illégale et des flux de réfugiés" (p. 14).

Les réfugiés sont quasi-exclusivement des victimes de la pauvreté ou des guerres civiles, et les placer au même niveau que des terroristes, des pirates et des criminels internationaux nous semble pour le moins moralement douteux. De façon générale, que des groupes terroristes en veuillent à la Belgique ou que des Etats soient mal disposés à son endroit ne nous dispensent en aucun cas de réaliser des analyses sécuritaires correctes.

Des analyses qui manquent de rigueur

Le document souligne l’existence "des valeurs inscrites dans l’ADN européen" et qui, combinées à la prospérité économique, rendent l’Europe attrayante (p. 14).

Le texte invite donc le lecteur à considérer que ces valeurs doivent être défendues. Toutefois, comme ces mêmes valeurs ne sont pas précisément nommées, on ne sait pas véritablement ce qu’il faut protéger et, partant, de ce que pourrait être le rôle de la Défense nationale sur ce plan.

En l’occurrence, si les valeurs à protéger sont le vivre ensemble et la tolérance, il serait certainement plus indiqué d’investir dans de le domaine social et dans l’enseignement plutôt que d’acheter des chasseurs-bombardiers.

Un peu plus loin dans le document, on peut justement lire que "des extrémistes peuvent influencer la population belge et européenne et s’attaquer directement aux valeurs qui fondent une société belge et européenne ouverte et tolérante " (p. 14).

Comme on ne sait cependant pas s’il est ici question d’extrémistes de droite ou d’islamistes radicaux belges ou étrangers, on se trouve une fois encore en droit de s’interroger sur ce que pourrait éventuellement faire la Défense nationale. Dans le cas où les extrémistes en question sont belges, le mieux ne serait-il pas de renforcer la magistrature et les forces de police ?

Des conceptions opérationnelles peu crédibles

On trouve enfin dans le document une référence à la participation d’Européens au conflit en Syrie.

La vision stratégique précise que ce "conflit démontre également qu’une non-intervention s’accompagne aussi d’un coût à l’échelle nationale et européenne" (p. 15). Bien entendu, la non-intervention à un coût.

Mais que propose exactement la Défense ? Une intervention armée en bonne et due forme ? De fait, dans sa tonalité, la vision stratégique est favorable aux interventions. Permettons-nous pourtant de rappeler que lorsque les Etats-Unis et leurs alliés européens se sont lancés ces dernières années dans des interventions dont l’objectif était le renversement des régimes en place, elles se sont soldées par des échecs.

Le renversement du régime Taliban en 2001 n’a pas amené la stabilité et la démocratie en Afghanistan. Plus de quinze ans après le début de cette intervention, l’OTAN est toujours présente dans le pays.

Le renversement du régime de Saddam Hussein en Irak en 2003 a largement participé à la déstabilisation du Moyen Orient.

Plus de douze ans plus tard, les Etats-Unis et leurs alliés sont toujours impliqués dans des opérations armées dans cet Etat. Plus encore, l’instabilité irakienne a contribué à envenimer la guerre civile en Syrie.

Enfin, l’intervention de 2011 en Libye, qui a provoqué la chute du régime de Kadhafi, a également participé à la déstabilisation le pays. A ce propos, le document de la Défense affirme que l’action militaire a été un succès mais que le problème a résidé dans l’absence "(d’)une phase de stabilisation civilo-militaire aussi énergique" (p. 14).

Sur ce même thème, le document insiste sur l’intérêt de développer la "comprehensive approach", c’est-à-dire une approche intégrale de la sécurité ayant pour vocation la stabilisation et la reconstruction des Etats dans le cadre des interventions (pp. 15 et 24). Ce point laisse songeur.

Tout d’abord, les principales dépenses envisagées par la Défense concernent du matériel (chasseurs-bombardiers, navires, drones) dont l’utilité pour la reconstruction est tout sauf évident.

Un des moyens privilégiés des opérations de reconstruction, ce sont les hommes de troupe qui patrouillent au sol. Or, le plan stratégique cherche à réduire les effectifs des militaires qui pourraient éventuellement remplir un tel rôle.

Ensuite, les expériences de la "comprehensive approach" en Afghanistan, en particulier à l’instigation des Britanniques, ne sont pas du tout convaincantes. Certains parlent même de "villages Potemkine" à leurs propos[1].

Plus fondamental, la "comprehensive approach" aborde la reconstruction sous l’angle technique. La présence de militaires étrangers au sein d’un Etat est pourtant un phénomène éminemment politique. Il peut contribuer à modifier de façon substantielle, et parfois pour le pire, les rapports de forces locaux. Le document de la Défense ne donne pas l’impression d’avoir pris conscience de cela.       

En résumé, l’analyse sécuritaire contenue dans La Vision stratégique de la Défense manque cruellement de réalisme, de sens critique, d’imagination et de rigueur. Elle ressemble surtout à un " copier-coller " de documents produits aux Etats-Unis et au sein de l’OTAN. C’est regrettable lorsque l’on sait que ce texte est censé justifier de substantielles augmentations des dépenses militaires, car parler " d’investissement " relève de l’euphémisme, pour les années à venir.

Christophe Wasinski (centre Recherche et Enseignement en Politique Internationale, Université libre de Bruxelles)

[1] Frank Ledwidge, Losing Small Wars. British Military Failure in Iraq and Afghanistan, New Haven et Londres, Yale University Press, 2011, p. 203. Voir aussi: James Ferguson, A Million Bullets. The Real Story of the British Army in Afghanistan, Londres, Corgi, 2009.

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