L'enjeu des élections tunisiennes : un régime pluraliste pour une société plurielle

Vincent Legrand
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Au lendemain du scrutin tunisien, Vincent Legrand, spécialiste du monde arabe explique les raisons de souhaiter l'inclusion du parti islamiste Ennhada dans la future coalition qui dirigera le pays.

Depuis plusieurs mois, les sondages donnent gagnant le parti islamiste Ennahda, crédité de 20 à 30 % des voix. Hormis scénario peu probable selon lequel ce parti récolterait la majorité des voix, et vu le mode de scrutin proportionnel, l'issue des élections devrait mener à une coalition gouvernementale. Les forces politiques "progressistes" de tendance laïque sont divisées à cet égard : certains aimeraient former une majorité censée barrer la route aux islamistes et dénoncent des alliances "contre-nature"; d'autres se préparent, depuis longtemps, à une coalition islamo-laïque. C'est cette dernière issue que l'on peut espérer, pour plusieurs raisons.

Un double héritage

La première raison repose sur un pari : celui des évolutions idéologiques du parti islamiste, dont le leader, Rached El-Ghannouchi, répète à l'envi l'adhésion aux valeurs démocratiques, au pluralisme, au respect des droits de l'Homme, à l'alternance du pouvoir … Soupçonnés depuis longtemps de double langage couplé à un agenda masqué, les islamistes auront sans doute l'occasion pour la première fois de prouver leur bonne foi – ou de décevoir - dans l'exercice du pouvoir. Un pouvoir qu'en tant qu'islamo-démocrates, ils devront partager avec des démocrates de tendance laïque.

La Tunisie est à cet égard à son grand rendez-vous avec des élections qui ne sont pas seulement censées mener à la formation d'un gouvernement provisoire, mais également à la mise sur pied d'une assemblée constituante. Le scrutin proportionnel permet ici aussi l'expression du plus grand nombre de sensibilités politiques pour définir, dans le compromis, les grandes orientations sur lesquelles les Tunisiens, dans leur diversité, vont bâtir leur société et refonder leur pacte social. Dans leur diversité : la société tunisienne est en effet ancrée historiquement à la fois dans un héritage arabo-musulman et un héritage occidental. L'un ne peut s'imposer de manière exclusive au détriment de l'autre sans marginaliser l'une ou l'autre partie de la société.

Cette volonté de synthèse, de rapprochement et de compromis ne sont pas des vœux pieux, comme l'a démontré le "mouvement du 18 octobre", qui s'était constitué en 2005, lors du Sommet mondial de l'Information tenu à Tunis. Pour reprendre les termes d'un des leaders de ce mouvement, il s'agit de parvenir à des "compromis sans compromissions".

Certains déploreront la proportionnelle par l'émiettement des forces politiques qu'elle tend à entraîner et les difficultés de gouvernement auxquelles elle peut mener. Nous sommes bien placés en Belgique pour le savoir. Mais c'est le prix à payer pour faire justice aux sociétés plurielles, qui doivent s'outiller au mieux pour gérer la diversité et le vivre-ensemble dans la concorde civile, a fortiori, dans cette période cruciale pour la Tunisie, de la mise sur pied d'une assemblée constituante.

Un enjeu économique et social

Au delà de cet enjeu majeur pour la société tunisienne, l'autre défi à relever est d'ordre socio-économique : la lutte contre le chômage figure au premier chef des attentes et des préoccupations des Tunisiens. Dans certaines régions, celui-ci atteint, chez les jeunes diplômés de l'enseignement supérieur, le taux de 40%. Structurellement également, si Ben Ali est tombé, son régime, dans ses dimensions socio-économiques, est-il tombé ? Là aussi, le démantèlement des mécanismes de corruption et de captation privative des richesses sous couvert de pseudo-libéralisation, bref l'instauration d'un véritable Etat de droit au plan économique, demeure un gigantesque défi à relever par les futurs gouvernements à venir, quelle que soit l'issue politique du scrutin. A cet égard, enfin, dans le cas d'un scénario de dérapage, les Tunisiens redescendront à coup sûr dans la rue, comme ils l'ont fait en janvier 2011, pour se mobiliser en masse pour leurs droits fondamentaux et leur dignité.

Vincent Legrand, professeur UCL

Professeur en sciences économiques, politiques et sociales du monde arabe contemporain, Vincent Legrand est entre autres rattaché au Centre d'études et de recherches sur le monde arabe contemporain (CERMAC) de l'université catholique de Louvain. Sous le régime Ben Ali, il a été associé aux conférences co-organisées à l'époque sur la situation des droits de l'Homme en Tunisie par leCercle du libre examen de l'université libre de Bruxelles (ULB) et la section belge francophone d'Amnesty international.

 

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