L'élection présidentielle américaine : anatomie d'un coude à coude

Katya Long
Katya Long - © Tous droits réservés

Obama avait été élu triomphalement en 2008. Aujourd'hui, son adversaire Mitt Romney et lui font jeu égal dans les sondages. Le président aurait-il déçu son électorat, sa réélection serait-elle menacée? Katya Long, politologue spécialiste des États-Unis répond de manière nuancée à ces questions.

Alors que Mitt Romney vient (enfin) de gagner l’investiture du parti républicain après une primaire turbulente, un état des lieux de la course pour l’élection présidentielle de cet automne s’impose. Avant toute chose, notons qu’il reste plus de cinq mois avant le scrutin et que la situation peut évoluer très rapidement d’ici là. Mais en tout état de cause, en cette fin de printemps la partie semble serrée. Les sondages nationaux donnent Barack Obama et Mitt Romney au coude à coude. Obama garde une faible avance mais peine à creuser l’écart malgré le fait qu’une majorité de leurs concitoyens préfèrent sa personnalité à celle de Romney, pensent que le président sortant tient leurs intérêts plus à cœur que le candidat républicain et trouvent que Romney privilégiera les catégories les plus aisées au dépens de la classe moyenne (USA Today/Gallup 17 mai). La raison de cette apparente contradiction est simple : l’économie. L’équipe d’Obama a beau marteler que les choses auraient été pires s’il n’était pas le président et que la situation s’améliore, elle peine à convaincre les Américains qui ne voient pas encore la lumière au bout du tunnel. L’économie se porte certes de mieux en mieux mais les coupes budgétaires et la réduction voire la disparition des services offerts par le gouvernement fédéral, les états et les municipalités ainsi que la stagnation du taux de chômage autour de 8% créent une situation de détresse ou d’insécurité économique chez une part importante de la population. Alors Obama sera-t-il un président d’un seul mandat ?

Obama en danger

Les obstacles à sa réélection sont nombreux. Le premier, et de taille, est la situation économique. Si elle reste morose, Obama fera face à une élection serrée, si elle empire, à cause par exemple d’une catastrophe dans la zone euro, ses chances de gagner s’amoindrissent significativement. En effet, face à une crise économique qui s’éternise, la tentation est grande de sortir le sortant, et l’élection devient un référendum sur Obama et non plus un choix entre deux candidats et deux programmes. La deuxième difficulté est financière. Cette élection présidentielle est la première à être tenue depuis la décision de la Cour Suprême Citizens United qui permet aux corporations de faire des dons illimités à des Polical Action Committees qui soutiennent un candidat (par des campagnes publicitaires par exemple). Romney pourra compter sur les poches profondes d’individus et d’entreprises proches du parti républicain et sera en mesure de dépenser plus qu’Obama, lui-même champion du fundraising. Cet avantage financier lui permettra de saturer les ondes pour faire passer son message et embaucher une armée de militants sur le terrain. Le troisième obstacle auquel fait face Obama est le désenchantement de sa base. Si la Cour Suprême décide ce mois-ci que la loi sur la réforme de l’assurance maladie est anticonstitutionnelle, le président aura perdu la pierre angulaire de son bilan. Couplée à son approche mesurée de la réforme de Wall Street et sa pratique très prosaïque du pouvoir après une campagne on ne peut plus poétique, ceci risque de démobiliser les électeurs qui l’avaient portés au pouvoir en 2008.

Une lutte ouverte

Néanmoins, malgré ces difficultés, le succès électoral de Barack Obama en novembre reste possible. Tout d’abord, les sondages nationaux ne sont que des indicateurs très imparfaits. En effet nous sommes encore loin de l’échéance et de nombreux américains ne se détermineront qu’à partir de la fin de l’été. De plus, la nature de l’élection présidentielle américaine, au scrutin indirect et majoritaire à un tour signifie que les sondages réellement pertinents sont ceux dans les états. Le président est élu par 538 grands électeurs, eux-mêmes élus dans chacun des cinquante états et le district de Columbia. Dans tous les états (sauf le Maine et le Nebraska), le candidat arrivé en tête obtient l’ensemble des grands électeurs de cet état dont le nombre est déterminé par la taille de la population. Ainsi, pour être élu, un candidat doit obtenir 270 grands électeurs. Obama en a gagné 365 en 2008. Il part donc avec une sérieuse avance. Romney doit lui gagner près de 100 grands électeurs de plus que John McCain. Pour se faire il doit tout d’abord reconquérir des états traditionnellement républicains qui avaient voté pour Obama en 2008 : l’Indiana, la Caroline du Nord et la Virginie. Il doit ensuite gagner l’Ohio et la Floride, des états qui basculent dans un camp ou dans l’autre suivant les élections et enfin conquérir soit le New Hampshire, le Michigan, le Colorado, le Nevada, l’Iowa, le Wisconsin. On peut donc considérer que l’élection se joue réellement dans ces douze états, les autres étant fermement dans un camp ou dans l’autre sauf évènement majeur imprévu. Et les sondages dans ces états-clefs semblent plus favorables à Obama que les chiffres nationaux. En effet, si les chiffres restent serrés, Obama a l’avantage dans l’Ohio, la Virginie et la Floride (NBC News/Marris, 24 mai), mais aussi au Nevada, dans le Colorado (NBC News/Marris, 31 mai), le Wisconsin (Marquette University, 30 mai) et la Pennsylvanie (Rassmussen Report, 23 mai). De plus, certains de ces états connaissent une embellie économique plus importante que le reste du pays, en raison notamment de la relance de l’industrie de l’automobile par l’administration Obama à laquelle Romney s’était opposé. Ainsi, le Michigan, l’Ohio et l’Indiana connaissent une baisse significative du chômage qui joue en faveur du président sortant. S’ajoutent à cela des dynamiques démographiques positives pour Obama avec la part importante de l’électorat hispanique dans des états comme le Nouveau Mexique, le Colorado, le Nevada et la Floride. Romney, contraint par la position très hostile à l’immigration de la base républicaine peinera à convaincre l’électorat hispanique de le soutenir.

La participation, élément clef

Enfin, l’élection sera déterminée par ceux qui se rendent aux urnes. L’imposante campagne de terrain d’Obama en 2008 lui a permis de quadriller les états-clefs et d’amasser des informations très précises sur ses électeurs lui permettant de cibler les thèmes de campagnes et de mettre en place une opération de " get-out-the-vote " (pour s’assurer que les électeurs se rendent aux urnes) redoutable. Et les électeurs d’Obama restent plus motivés que ceux de son adversaire ce qui pourrait s’avérer crucial puisque plusieurs des catégories qui lui sont favorables (les jeunes et les minorités ethniques) ont traditionnellement une participation plus faible. Ainsi à cinq mois de l’échéance rien n’est jouer et rien n’est perdu.

Katya Long, chargée de recherche au FNRS 

Spécialiste du système politique américain, Katya Long a consacré sa thèse au dilemme républicain dans les premières décennies de l'histoire des États-Unis. Elle est aujourd'hui attachée au Centre de recherche sur la vie politique de l'ULB (CEVIPOL) et s'intéresse particulièrement à la présidence américaine.

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK