L'Égypte après les élections : vers une dérive islamiste ?

Elena Aoun et Thierry Kellner
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L’Égypte politique est désormais clairement dominée par les Frères musulmans. Pour Elena Aoun et Thierry Kellner, spécialistes de cette région, il sera cependant très difficile pour les islamistes d'imposer leur vision du monde. Une analyse, tout en nuance, à l'opposé des opinions largement répandues dans les médias.

Si l’aboutissement du processus électoral en Égypte a été accueilli comme un progrès significatif et une réalisation majeure du " printemps arabe ", sur le fond cependant, l’arrivée au pouvoir du candidat des Frères musulmans inquiète tant en Europe qu’en Israël. Après les élections tunisiennes qui ont porté le candidat du parti islamique Ennadah au pouvoir, faut-il déjà se désoler de ce développement égyptien qui ne ferait que confirmer la thèse présentée dans certains médias selon laquelle le " printemps arabe " déboucherait sur un " hiver islamiste " ?

L'Égypte de 2012 n’est pas l’Iran de 1979

Contrairement aux prédictions alarmistes, jusqu’à présent, le discours et les actes de Mohammad Morsi, le nouveau président issu des Frères musulmans, sont plutôt rassurants. L’un de ses premiers gestes aura été de démissionner de la confrérie et de son aile politique, le Parti de la Liberté et de la Justice, en gage d’ouverture. Certes, ces premiers pas consensuels ne préjugent pas de l’avenir. Il ne faut pas être naïf quant aux ambitions de la confrérie ou à sa vision du monde complètement différente de celle de la démocratie libérale de type occidental, mais il faut éviter de tomber dans un discours basé sur des stéréotypes. Il faudra juger le président et son administration sur leurs actions réelles, jaugées par les Égyptiens eux-mêmes et remises en contexte. Bien entendu, pour les Occidentaux, l’exemple de la révolution iranienne invite à la prudence. Les discours de Khomeiny étaient également très modérés au départ ; l’ayatollah était présenté comme un " démocrate " dans les médias occidentaux et la " révolution iranienne " comme une libération. On connaît la suite. Les parallèles entre l’Égypte d’aujourd’hui et l’Iran de 1979 ne sont pourtant pas si évidents. Outre le fait que Morsi a été élu démocratiquement et représente donc les aspirations librement exprimées d’une partie significative de la population égyptienne -Khomeiny n’a jamais été élu-, les Frères musulmans, contrairement aux révolutionnaires de Téhéran, ne vont pas bénéficier du facteur " première fois ". Dans un monde où les technologies ne laissent plus beaucoup de place aux huis clos, tant les diplomaties que les médias du monde attendent, attentifs et critiques, les développements en Égypte… sans parler des Égyptiens eux-mêmes. Par ailleurs, la république islamique a réussi à se mettre en place grâce à une conjoncture bien particulière. Au contexte international marqué par la " guerre froide " s’est ajoutée une guerre d’agression déclenchée par l’Irak de Saddam Hussein contre le pouvoir islamique naissant, ce qui permettra à Khomeiny de rallier la population autour du régime et de consolider ses assises en éliminant ses opposants.

Une situation interne très complexe pour le nouveau président

Rien de tout cela pour les Frères musulmans aujourd’hui. Si ces derniers ont bénéficié jusqu’à présent d’une certaine aura dans la société en raison de la répression qui les a frappés sous les régimes précédents et du fait qu’ils ont constamment été dans l’ " opposition " face à un pouvoir corrompu, cette position confortable est désormais révolue. Dans un contexte marqué par l’aspiration démocratique de la population, ils vont devoir se frotter à la réalité de l’exercice du pouvoir avec toutes les difficultés que cela soulève et les contraintes très importantes auxquelles ils se heurteront inévitablement.

Contraintes économiques

Les problèmes auxquels le nouveau président va devoir faire face sont incommensurables à commencer par l’économie, secteur où le discours " islamique " ne suffira pas. Dans une conjoncture mondiale de forte hausse du prix des denrées alimentaires et un contexte national marqué, entre autres, par le chômage massif des jeunes et une pauvreté importante, et aggravé par les soubresauts de la révolution, le nouveau pouvoir devra impérativement s’atteler au redressement de l’économie et, pour cela, au rétablissement de la confiance des investisseurs et d’un climat propice aux affaires et au retour des touristes. Le Caire ne peut compter comme Téhéran ou Riyad sur sa manne pétrolière pour satisfaire un minimum les aspirations de sa population. Cette dernière, y compris l’électorat des Frères, attend de réelles transformations dans la vie quotidienne. Répondre à ces attentes sera aussi difficile que crucial. Dans ces conditions, c’est le principe de réalité qui devrait s’imposer. Or la mise en place de mesures d’ " islamisation " radicales serait contreproductive. Il suffit d’imaginer ses effets sur le tourisme, secteur vital puisqu’il s’agit du premier poste en termes de rentrée de devises pour l’Égypte. On se souviendra aussi que les principaux partenaires économiques du Caire sont les Occidentaux (Union européenne et Etats-Unis représentaient 40 % du total des échanges de l’Égypte en 2010 et étaient cette année respectivement ses 1er et 2e partenaires commerciaux).

Contraintes politiques internes et internationales

La marge de manœuvre du nouveau président est aussi réduite par le rôle de l’armée et de l’ " État profond ". Mohammad Morsi a d’ailleurs déjà dû donner des gages. Il a ainsi décidé d’augmenter de 15 % les pensions des militaires. Des frictions sont également apparues autour de la question du Parlement dominé par les Frères musulmans mais dissout par la Haute Cour Constitutionnelle – vraisemblablement à l’instigation des militaires –, et que le président vient de rétablir en attendant l’élection d’une nouvelle Assemblée. La gestion des tensions qui ne manqueront pas de se manifester dans ce bras de fer institutionnel sera déterminante dans la recherche d’un inéluctable modus vivendi.

De plus, malgré leur victoire, les Frères sont loin d’être la seule force politique en Égypte, où le pluralisme s’est développé à la faveur du " printemps arabe ". Si leur meilleure organisation et le quadrillage social du pays leur a permis de remporter cette fois l’élection, il existe de nombreuses autres forces politiques qui seront critiques de leur action tant sur la droite (les Salafistes, d’autres mouvements islamistes) que sur la gauche (partis de gauche, libéraux, démocrates, mais aussi anciens du PND, mouvements laïcs, jeunes révolutionnaires démocrates du 25 janvier, etc.). Des critiques se font déjà entendre dans une opinion publique qui, depuis la chute de Moubarak, a démontré sa volonté de ne plus se laisser museler. Il n’y aura donc pas d’état de grâce et les Frères vont devoir gouverner avec d’autres formations.

Enfin, il ne faut pas non plus négliger l’importance pour l’Égypte de ses liens avec les Occidentaux. Là encore, une radicalisation du régime serait contreproductive. Washington fournit par exemple environ 2 milliards de dollars par an d’assistance au Caire, une manne qui invitera Morsi à bien réfléchir avant toute décision radicale.

Contraintes sociologiques

Au regard de toutes ces contraintes, il est difficile d’imaginer une fuite en avant du nouveau pouvoir et une " islamisation " radicale de l’Égypte. Pour pouvoir se concentrer sur les problèmes quotidiens de la population et espérer ainsi préserver son électorat, Morsi aura besoin de stabilité et de tranquillité. Le danger " islamiste " ne doit donc pas être surestimé. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a aura pas de transformations. Le vote en faveur des Frères musulmans et des Salafistes a montré qu’une partie de la société restait très conservatrice en matière socioculturelle, et le président pourra s’appuyer sur cette fraction de l’opinion publique. Mais là encore il existe des contraintes sociologiques moins directement visibles. L’opinion exprimée par les partisans des Frères est d’abord loin d’être partagée par l’ensemble du pays. Elle peut aussi évoluer sous l’influence des décisions prises et de la gestion par les Frères du pouvoir nouvellement acquis. Plus fondamentalement, l’opinion publique va aussi évoluer sous l’influence des nouvelles générations. L’âge médian est de 24 ans environ et près d’un tiers de la population a moins de 14 ans. Les idéaux de ces jeunes ne seront pas forcément en phase avec ceux des Frères. D’autres facteurs joueront aussi, l’éducation des filles, l’Internet et les médias, etc.

Vu tous ces facteurs, il est hautement improbable que Morsi veuille, et puisse, à la fois ignorer les besoins pressants du pays, étouffer le pluralisme et la démocratie naissante et s’abstraire des contraintes extérieures afin de mettre en œuvre, dogmatiquement et sans nuance, un programme radical des Frères.

Elena Aoun et Thierry Kellner, chercheurs au centre "Recherche et enseignement en Politique Internationale" (REPI-ULB)

Elena Aoun est maître d’enseignement à l’Université Libre de Bruxelles et aux FUNDP de Namur. Ses travaux portent entre autres sur les conflits et les crises du Moyen-Orient. Thierry Kellner est maître de conférences à l'ULB. Ses travaux portent entre autres sur l'Iran et l'évolution interne et externe des républiques d'Asie centrale

 

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