L'allocation universelle et la culture du soupçon

Pierre-Yves Ryckaert et Maxime Lambrecht
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La réponse des partisans de l'allocation universelle inconditionnelle à l' "Opinion" de Mateo Alaluf du vendredi 14 juin.

Dans une récente carte blanche, le sociologue Mateo Alaluf s'attaque à une vision d'épouvante de l'allocation universelle, une proposition qu'il accuse d'être " une machine de guerre contre l'état social ".

Ce n'est pas une mesure de "droite"

Nous soutiendrons que les soupçons de mauvaises fréquentations à l'encontre de l'allocation universelle n'ont pas lieu d'être, et que les critiques de M. Alaluf se fondent sur une vision assez caricaturale de cette proposition difficile à classer. Pour rappel, l'allocation universelle (ou revenu de base) est un revenu versé par une communauté politique à tous ses membres, sur une base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie.

Bon nombre de passages dans le texte de M. Alaluf servent principalement à dépeindre l'allocation universelle comme une mesure fondamentalement " de droite ", servant le projet néolibéral.

Ainsi, M. Alaluf semble faire remonter l'origine de l'allocation universelle à Roland Duchâtelet, homme d'affaire flamand fondateur du parti Vivant, dont l'aile flamande a en effet rejoint l'Open-VLD. Pourquoi toutefois insister sur un tel rapprochement ? Certes, l’idée dépasse les clivages politiques. Mais pourquoi ne pas mentionner également des partisans d'une forme d'allocation universelle à gauche, comme l'ancien secrétaire fédéral d'Ecolo Philippe Defeyt, les écologistes néerlandais de GroenLinks, le parti Québec Solidaire, le syndicat suisse Syna, ou la nouvelle coprésidente de Die Linke ?

Le jugement sévère de M. Alaluf à l'égard de l'allocation universelle semble relever d'une certaine culture du soupçon, où les idées ne sont pas jugées pour elles-mêmes mais pour ceux qui les ont soutenues. Dans cette vision de la politique, lorsqu'une idée n'est pas exclusivement soutenue par des membres de son propre camp, elle est alors soupçonnée de servir les intérêts du camp adverse. Pour reprendre un ancien président américain, " Tout ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ".

Un socle auquel s'additionnent d'autres revenus

Lorsqu'il aborde le fond de la proposition, M. Alaluf s'attaque essentiellement à un homme de paille. Non seulement il postule que l'allocation universelle, en raison de son inconditionnalité, ne pourrait être que d'un montant médiocre, mais il suppose en outre que cette allocation remplacerait l'entièreté de la politique sociale. Dès lors, conclut-il, les travailleurs " seraient obligés d’accepter du travail à n’importe quel prix pour arrondir leur allocation ", ce qui reviendrait à " institutionnaliser le précariat ".

Présentée de cette manière, qui pourrait défendre une telle mesure ? En effet, personne. Et c'est bien pour cela que personne (sauf l'adversaire imaginaire auquel s'adresse M. Alaluf) ne défend le remplacement pur et simple des allocations sociales par une allocation universelle d'un montant moins élevé. Toutes les propositions sérieuses d'allocation universelle visent seulement à remplacer le socle inférieur des allocations sociales, en préservant bien sûr la partie de ces allocations qui dépasse le montant de l'allocation universelle. L'allocation universelle se conçoit comme un socle auquel s'additionnent les autres revenus et prestations sociales, pas comme une mesure absurde qui viserait à diminuer le montant total des allocations sociales.

L’allocation universelle doit bien être vue comme un instrument qui renforcerait le système de solidarité en place et les modes d’organisation collective existants. En effet, une allocation universelle aurait notamment pour effet de redistribuer le pouvoir de négociation du patronat vers les travailleurs. Avec la garantie d'un revenu de base, ceux-ci seraient réellement libres de refuser un emploi dont les conditions ne leur conviendraient pas.

M. Alaluf soutient également que l'allocation universelle " permettrait ", en accord avec " la doxa libérale ", de rejeter sur les épaules des plus défavorisés l'entièreté de la responsabilité leur propre sort, et donc de " se désengager de la politique sociale ".

Condamner l'allocation universelle au motif qu'elle "permettrait" de tenir certains discours relève du procès d'intention. Faudrait-il également soupçonner les défenseurs des allocations sociales conditionnelles (RIS, allocations de chômage) de faire le jeu de la " doxa libérale ", dès lors que celles-ci " permettent " régulièrement des discours démagogiques et stigmatisants sur la fraude sociale?

"Mettre en commun les richesses"

La dernière partie du texte ("Pour la mise en place d'un revenu maximal") aborde un vrai enjeu : faut-il se soucier de la pauvreté en termes seulement absolus, ou en termes relatifs ? Est-il suffisant de donner à chacun un revenu de base, ou faut-il également réduire le niveau d'inégalités dans la société ? 
Malgré son effet redistributif, l'allocation universelle, se concentre en effet principalement, comme la plupart des allocations sociales, sur l'objectif de fournir un revenu suffisant à chacun. Mais il faut remettre les choses à leur place : la réduction des inégalités est principalement le rôle de la fiscalité. L'allocation universelle n'est absolument pas incompatible avec une plus grande redistributivité du système fiscal (voire la mise en place d'un revenu maximal) si l'on pense qu'il ne suffit pas d'assurer suffisamment à chacun, mais qu'il faut en outre maintenir les inégalités à un niveau compatible avec la vie en société.

La gauche ne pourra pas démentir le constat tatchérien du "There is no alternative" si elle se ferme aux idées nouvelles, et rejette par principe tout ce qui ne relève pas d'un compromis fordiste largement périmé.

Comme disait André Gorz : " L’allocation universelle d’un revenu inconditionnel correspond le mieux à l’économie qui se dessine au-delà de l’impasse dans laquelle s’enfonce l’évolution actuelle. Un volume croissant de richesses est produit avec un volume décroissant de capital et de travail (...) le pouvoir d’achat d’une proportion croissante de la population diminue, chômage, pauvreté, misère absolue se répandent. La productivité croissante du travail et du capital entraine un excédent de force de travail et de capital ". Si l'on ne veut pas " mourir de faim aux portes du paradis ", ajoute-t-il, il faut " mettre en commun les richesses socialement produites ".

Remarquons que Gorz est devenu un fervent défenseur de l'allocation universelle, après l'avoir lui-même longuement combattue. On ne peut que souhaiter à M. Alaluf, et à tous ceux qui à gauche se trompent d'adversaires, de suivre une aussi inspirante trajectoire.

Maxime Lambrecht, chercheur en droit à la Chaire Hoover (UCL) et Pierre-Yves Ryckaert, membre du Réseau Belge pour le Revenu de Base.

Une Initiative Citoyenne Européenne en faveur du revenu de base inconditionnel est en cours depuis janvier.

 

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