L'agenda des nouveaux dirigeants Chinois ou les douze travaux d'Hercule

Philippe Snel
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La Chine change de visage. En tous cas ses organes dirigeants vont changer. Et selon Philippe Snel, avocat d'affaires à Shanghai, les défis du nouveau pouvoir sont gigantesques.

Le 18ième Congrès du Parti Communiste de Chine qui s’est terminé aujourd’hui à Pékin a vu l’ascension d’une nouvelle génération de dirigeants communistes dont les principaux seront les sept membres du Comité Permanent du Bureau Politique. Dans les semaines et mois à venir, chacun de ces sept dirigeants, reprendra ensuite la direction d’une des branches centrales de l’appareil d’état Chinois. Les principaux seront M. Xi Jinping, lequel deviendra le nouveau Secrétaire–Général du Parti et remplacera M. Hu Jintao à la Présidence de la République Populaire de Chine et M. Li Keqiang qui lui se verra confirmé comme successeur de M. Wen Jiabao, le Premier Ministre, Président du Conseil d’Etat. Sauf incident majeur, ils auront à assumer ces fonctions pour les dix années à venir. Au vu des défis qui attendent la Chine pour la décennie à venir, on ne peut que leur souhaiter courage et clairvoyance pour les aider à mener à bien cette tâche qui, à plus d’un égard, s’apparente plus aux douze travaux d’Hercule qu’à une fonction exécutive suprême.

L’objectif est connu, la méthode reste à inventer

La poursuite du développement économique restera bien entendu la principale priorité des autorités chinoises pour les dix années à venir. M. Hu a d’ailleurs déjà fixé l’objectif pour son successeur jeudi dernier, lors de son discours inaugural au Congrès, en déclarant que d’ici 2020 la Chine se devait de doubler non-seulement son PNB mais également doubler le revenu moyen annuel par habitant. Difficulté supplémentaire pour M. Xi et la nouvelle génération de dirigeants qui s’apprête à faire leur entrée à ZhongNanHai (du nom de la résidence Pékinoise des plus hauts responsables politiques chinois): les méthodes du passé ne pourront plus s’appliquer, il va leur falloir innover !  

Les nouveaux dirigeants auront d’abord comme priorité de poursuivre la transformation de l’économie chinoise d’une économie d’exportation se fondant sur une production de masse à bas-coûts, vers une économie aux composantes plus équilibrées, reposant notamment sur un marché interne en pleine expansion. Après avoir permis à la population de s’enrichir, il s’agit à présent de libérer toute la puissance de cet énorme marché d’un milliard trois cents millions de consommateurs.

Pour y arriver il faudra convaincre le chinois moyen de consommer plus et d‘épargner moins. C’est un défi plus compliqué qu’il n’y paraît dans un pays où la priorité - et la principale activité - de la très grande majorité de la population, reste encore et toujours l’étude ou le travail.

Il s’agira notamment de donner aux citoyens chinois plus de moyens pour consommer plus. Pour ce faire une autre réforme apparaît indispensable, celle du système de sécurité sociale qui jusqu’à présent est resté largement à l’écart du développement économique. Avec la modernisation du système des soins de santé, l'amélioration du système des pensions et le développement de l’économie des loisirs, cette réforme devra définitivement sonner l’avènement de la société de consommation en Chine et libérer la population de cette tradition ancestrale chinoise qui consiste à épargner l’essentiel de ses revenus (le plus souvent sous un matelas) en prévision des mauvais jours.

Consommer plus, mais polluer moins

Consommer plus, certes, mais en polluant moins. Voilà sans doute la nouvelle devise qu’auront à adopter M. Xi et ses ministres. En effet la population Chinoise supporte de moins en moins les effets nocifs liés au développement économique du pays.

C’est notamment pour remédier à une situation environnementale réellement critique que la Chine investit massivement dans la recherche et le développement et dans l’innovation technologique. Il s’agit non seulement de rechercher des nouvelles sources de croissance économique mais surtout de trouver les moyens pour permettre au pays et à ses habitants, de survivre à la prochaine vague de cette croissance. Dans cette perspective l’innovation technologique (technologie verte, nouveaux matériaux et autres robotisations) représentera la véritable bouée de sauvetage, non seulement de la Chine mais également du Parti Communiste Chinois.

Là aussi le chantier est titanesque et son aboutissement dépendra notamment de la manière dont les autorités chinoises parviendront à s’assurer la collaboration des universités, industriels et investisseurs étrangers.

En effet, l’urgence est telle que la Chine devra " importer " de la technologie étrangère pour arriver à implanter son nouveau modèle de développement économique. Il ne faut donc pas s’y tromper, d’ici quelques années les partages et transferts de technologies seront au centre des échanges commerciaux entre la Chine et l’Occident.

Le Yuan : le nouveau maître du monde

Justement l’investissement étranger, parlons-en. Pour les nouveaux maîtres de Pékin il s’agira de rendre la Chine (encore) plus attractive pour les investisseurs étrangers et ce malgré des coûts de production de moins en moins compétitifs et une taxation beaucoup plus contraignante qu’auparavant. Voilà bien une contradiction de plus entre l’objectif recherché et les moyens disponibles.  

Peu d’observateurs doutent cependant que l’investissement étranger vers la Chine se tarira. Les entreprises étrangères vont continuer à être les moteurs de la modernisation de l’économie Chinoise. En effet, qu’il s’agisse de produits de consommation ou de services, les entreprises chinoises restent encore fort dépendantes de ce que les opérateurs étrangers peuvent leur apporter, y compris sur le plan technologique.

Une internationalisation accrue du cadre économique chinois est donc inéluctable. La clef de voûte de cette internationalisation sera sans doute la libéralisation complète de la monnaie nationale, le Yuan. Voilà sans doute une des principales mesures que la nouvelle équipe aura à mettre en œuvre. Bien sûr les choses se feront progressivement (les processus est d’ailleurs déjà entamé) mais il se dit que d’ici 2016 ou peut-être déjà 2015, le Yuan s’échangera sans plus aucune entrave sur les marchés mondiaux avec pour conséquence que le marché chinois sera enfin rendu librement accessible pour les investisseurs étrangers et inversement , que les investisseurs privés chinois pourront eux librement sortir leur Yuan de Chine pour aller le placer dans les banques et/ou des produits financiers en Europe ou ailleurs. Cette mesure, qui apparait d’ores et déjà comme inéluctable, sonnera sans doute le début de la véritable internationalisation de l’économie chinoise.

Objectif premier : maintenir la stabilité politique du pays

Enfin, le principal défi pour les nouveaux dirigeants sera, sans conteste, de réussir ce développement économique tout en maintenant la paix sociale et l’unité du pays. Défi majeur alors que les inégalités sociales n’ont jamais été aussi profondes depuis que la Chine est devenue République.

A côté de l’état de délabrement avancé de l’environnement, la corruption endémique de son système administratif est devenu la cause principale des mouvements sociaux que connaît le pays ces dernières années et qui, à terme, forme sans doute la principale menace à l’hégémonie du Parti Communiste.

La lutte indispensable contre la corruption formait d’ailleurs l’autre thème central du discours de Hu Jintao au Congrès du Parti. Cette corruption qui affecte aujourd’hui quasiment l’ensemble du système de gouvernance chinois, cause non seulement des pertes économiques énormes au pays mais surtout elle devient de plus en plus insupportable pour le Chinois ordinaire car celui-ci la perçoit comme une des causes principales des inégalités croissantes au sein de la population. Il reviendra aux nouveaux dirigeants la tâche historique de parfaire l’Etat de droit chinois et pour qu’enfin la loi triomphe sur le népotisme ambiant.

Et si ça rate ?

C’est précisément parce que le Parti semble avoir compris que sa pérennité comme leader incontesté de la Chine dépendra de la capacité qu’auront les dirigeants qui sont élus par ses instances aujourd’hui à fournir non seulement un travail stable aux millions de jeunes chinois qui rejoignent les rangs des travailleurs actifs chaque année, mais surtout à leur fournir des produits alimentaires et un air qui ne les tuera pas ainsi qu’un espoir d’avenir encore meilleur pour eux et pour leurs enfants, qu’il nous est permis de rêver que d’ici à 2020 la Chine deviendra non seulement la première économie du monde mais surtout qu’elle sera en passe de devenir un véritable état de droit et le leader mondiale de l’économie durable et responsable.

C’est un défi pour la Chine, certes, mais c’est un défi pour le monde entier car si M. Xi et les six autres membres du Comité Permanent du Bureau Politique devaient échouer dans l’un ou l’autre des travaux qui les attendent, c’est le monde entier qui en subira les conséquences.

Philippe Snel, avocat à Shanghai

Philippe Snel est associé au sein du cabinet belge De Wolf & Partners, dont il dirige le bureau de Shanghai. Etablit en Chine depuis 2004 et représentant de nombreuses sociétés Européennes dans le cadre du déploiement et développement de leurs activités chinoises, Philippe Snel se définit comme un observateur privilégié de la vie économique chinoise et du monde de l’entreprise en Chine. Depuis 2010 il exerce en outre la Présidence de la Chambre de Commerce Benelux à Shanghai (Bencham Shanghai).

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