Kennedy : au delà du mythe, quel bilan ?

Charles Voisin
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On publie beaucoup de choses sur Kennedy en ces journées anniversaires de son assassinat. Particulièrement sur le mystère qui entoure encore celui-ci. C’est à un autre exercice que se livre ici Charles Voisin, blogueur, passionné par les États-Unis. Celui de l’appréciation de l’action politique du mythique président.

Cinquante ans après sa disparition, la personnalité du trente-cinquième président des États-Unis reste toujours aussi insondable. À la lecture des multiples ouvrages qui lui sont consacrés, l’impression est grande de se trouver face à deux JFK, deux faces d’un même homme. Le mythe, image parfaite d’un président et d’un époux idéal ; et son côté obscur, peu à peu révélé au fil du temps.

Un homme d’état à la hauteur des événements ?

Plutôt que de donner aux questions d’ordre privé un poids disproportionné, ne serait-il pas plus opportun de s’attarder sur le bilan de John F. Kennedy ? La question est relativement simple : JFK a-t-il été un bon président ? Quel bilan peut-on tirer de ses 1036 jours à la tête de l’exécutif américain ?

Deux crises particulièrement aigües se sont présentées à lui. Une crise intérieure – la lutte pour les droits civiques visant à faire tomber la ségrégation dans le sud des États-Unis – et une crise externe – la perspective d’un affrontement nucléaire avec l’Union soviétique dans le cadre de la guerre froide. Le problème de la pauvreté et le retard pris dans la conquête de l’espace venant s’ajouter à chacune de ces crises.

La réponse donnée à ces deux défis majeurs devrait donc nous dire si JFK a été à la hauteur des responsabilités qui lui ont été confiées.

Les droits civiques

Dans la mémoire collective la présidence de John Fitzgerald Kennedy est généralement associée à la conquête des droits civiques par les noirs américains. De fait c’est bien lui qui en octobre 1960, deux semaines avant l’élection, fait sortir Martin Luther King de prison alors que Nixon de son côté n’avait rien entrepris. Trois ans plus tard, le 11 juin 1963, Kennedy s’adresse à la nation américaine en déclarant que l’Amérique se trouve face à un problème moral. Pour y remédier il presse le congrès d’adopter le Civil Rights Act, un projet de loi ambitieux dont l’adoption mettrait un terme définitif à la ségrégation raciale sur l’ensemble du territoire des États-Unis.

À première vue on serait donc tenté de dire que JFK a fait beaucoup pour les noirs américains. Cependant à bien y regarder il y a beaucoup de choses à dire sur l’attitude de Kennedy vis-à-vis de la lutte des noirs pour l’égalité. Avec le recul des années beaucoup d’historiens reprochent à présent au 35e président son attitude attentiste sur ce dossier.

On est en effet en droit de se demander si sa décision n’arrive pas trop tard. Fallait-il attendre que le monde entier soit pris à témoin de l’atrocité des événements de Birmingham pour agir ? (Pour rappel le 4 mai 1963 Bill O’Connor, le sheriff de la ville, ordonne à ses hommes de lâcher les chiens sur les manifestants. Parmi ceux-ci se trouvent de nombreux étudiants.)

D’aucuns pensent que l’inaction de l’administration Kennedy a laissé croire aux Etats du vieux sud que l’Etat fédéral tolérait la ségrégation et a forcé les noirs, pourtant adeptes de la non violence dans un premier temps, à se tourner vers la confrontation. Force est de constater que Kennedy s’est montré trop prudent, même si politiquement la situation était plus compliquée. En 1960, il est vrai, les États du sud votaient encore pour le parti démocrate.

Kennedy a certainement considéré la question noire davantage comme un problème politique plutôt que comme un problème moral. Du reste son frère Bobby reconnaitra lui-même que par rapport à Cuba les problèmes de politique intérieure passaient au second plan.

C’est en définitive aux leaders du mouvement pour les droits civiques que revient tout le mérite d’avoir mis un terme à la ségrégation. S’ils n’avaient pas maintenu la pression sur le gouvernement fédéral, les frères Kennedy ne se seraient pas bougés pour faire appliquer les décisions de justice appelant à mettre fin à la ségrégation dans les transports publics mais et dans l’enseignement.

Enfin rendons à Lyndon Johnson ce qui lui appartient. C’est à lui que revient tout le mérite d’avoir fait passer au Congrès non seulement les lois concernant les droits civiques des noirs américains (Civil Rights Act et Voting Rights Act) mais aussi un volet important de la sécurité sociale protégeant les plus démunis et les personnes âgées (Medicaid et Medicare). Toutes ces réformes n’étaient encore qu’au stade de promesses sous l’administration Kennedy.

La guerre froide

À son arrivée à la Maison Blanche, Kennedy a une bonne connaissance des enjeux de politique internationale. À 43 ans il a déjà parcouru le monde de long en large. La majeure partie de son discours inaugural est une réflexion sur cette nouvelle ère qui voit l’homme tout aussi capable d’éradiquer la pauvreté que de supprimer l’espèce humaine du globe terrestre.

Cela ne l’empêche pas de se fourvoyer. Six mois à peine après sa prise de fonction Kennedy commet sa plus grande erreur. Il autorise une opération secrète que la CIA avait dans ses cartons depuis un an: faire débarquer des exilés cubains sur l’île qu’ils ont fuie afin de provoquer un soulèvement populaire. Fin avril 1961 quelques 1300 insurgés contre-révolutionnaires arrivent sur les plages cubaines. C’est un désastre, rien ne se passe comme prévu. Les troupes de Castro écrasent les insurgés.

L’opération Zapata n’avait rien d’un secret. Quant aux Cubains, pas besoin de faire partie du renseignement pour savoir qu’ils soutenaient massivement leur nouveau leader, trop contents de s’être débarrassés de Batista et de son gouvernement corrompu. Voyant l’opération tourner au fiasco Kennedy décide d’arrêter tout, laissant les exilés cubains à leur propre sort sans appui aérien. Le débarquement de la Baie des Cochons fera 118 victimes et environ 1200 prisonniers.

Quarante jours après il rencontre Khrouchtchev à Vienne. Ce dernier lui inflige une véritable leçon. Kennedy termine sa rencontre par un prophétique “l’hiver sera bien froid.” À l’issue du sommet il confie à un journaliste : “Je crois que c’est le pire jour de ma vie.”

Force est de constater que Kennedy, en envoyant des hommes au casse-pipe à Cuba sans ordonner d’invasion et en se laissant dominé de la sorte par Khrouchtchev lors de leur rencontre à Vienne, a fait montre de faiblesse. Ayant pris l’ascendant sur son adversaire Khrouchtchev prend alors confiance et avance ses pions à quelques miles des côtes américaines. Ce sera la crise des missiles d’octobre 1962.

Cette fois John et son frère, qui ne le lâche plus d’une semelle, ne céderont pas aux sirènes interventionnistes des officiers de l’état-major. C’est finalement la proposition du ministre de la défense Robert McNamara qui sera retenue : la mise en quarantaine de Cuba. Solution annoncée le 22 à la télévision par le président en personne.

Et cela marche. Le 28, Khrouchtchev annonce le retrait des missiles sur Radio Moscou et met un terme à une crise longue de treize jours. Officiellement le leader soviétique passe pour le grand perdant de la crise des missiles. Il sera d’ailleurs démis de ses fonctions deux ans plus tard. Kennedy a pourtant cédé sur deux points. Son frère a offert le retrait des missiles Jupiter de Turquie ainsi que la promesse de ne pas tenter d’envahir Cuba à nouveau. Bien sûr ces deux concessions ne sont pas rendues publiques.

Autre terrain d’affrontement : Berlin. Quand la ville est coupée en deux par des rouleaux de barbelés Kennedy ne bouge pas. Les allemands se sentent trahis, ils attendaient une réponse ferme des américains. Mais tout compte fait peut-être était-ce mieux ainsi. Au moins la confrontation directe avec l’URSS est évitée. Lors d’une ultime tournée en Europe il se rend sur place et prononce un discours resté fameux. " Ich bin ein Berliner ! " L’accueil est triomphal… et l’argument est implacable. (Certains pensent que le communisme est la voie du futur. Qu’ils viennent à Berlin !")

Quant au Vietnam, sous Kennedy le contingent américain n’est constitué que de 16 000 conseillers militaires. Rien de comparable aux 525 000 soldats mobilisés sous Lyndon Johnson en 1968. On ne saurait déduire des dernières phrases du président un futur qui n’a pas eu lieu. Sans doute n’aurait-il pas amorcé de retrait avant les élections de 1964 sans quoi, immanquablement, il se serait vu accusé d’avoir " perdu le Vietnam ".

Un bilan en demi-teinte

En novembre 1963 la perspective d’un conflit nucléaire avec l’Union Soviétique s’éloigne peu à peu des esprits et les noirs américains sont sur le point de voir leurs droits reconnus par le Congrès. Il est tout aussi vrai de dire que Kennedy a su mettre un terme à ces deux crises que de dire qu’il les a, bien qu’en partie seulement, provoquées par ses propres actions ou par son manque d’initiative.

Il est un point cependant qu’il est difficile de lui contester. Son charisme a transporté une nouvelle génération d’Américains qui, aujourd’hui encore, continue de lui témoigner son admiration.

Charles Voisin, blogueur

Charles Voisin, 28 ans, autodidacte polyglotte, est passionné par les États-Unis. Il a d’ailleurs un blog consacré à ce pays et avait été invité à commenter les élections de 2012 sur La Première. Il a également un blog consacré plus particulièrement à Kennedy et deux livres en préparation l’un sur les libertariens, l’autre sur Kennedy et les droits civiques.

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