Jeunesse et violences policières: pour un débat public

Jeunesse et violences policières: pour un débat public
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À l'occasion de la Journée internationale contre les violences policières et d’un reportage RTBF sur des violences présumées dans la commune de Saint-Gilles, le refus de la commune de donner accès à un récent rapport du Délégué aux droits de l’enfant (DGDE), Bernard De Vos, inquiète. La portée de ce rapport pourrait concerner toute la région.

Face à la difficulté de porter plainte, la place du témoignage

En 2012 déjà, le Délégué aux droits de l’enfant entamait une réflexion sur les relations entre les jeunes et la police, avec des recommandations portant plus particulièrement sur l’usage illégitime de la force dont enfants et jeunes pouvaient être victimes, un sujet que le rapport qualifiait alors de " tabou " au sein de la police. Parmi les recommandations figurait la mise en place d’un recueil de témoignages de mineurs. En effet, face aux difficultés à surmonter pour porter plainte, le témoignage est devenu aujourd’hui un dernier recours pour beaucoup des jeunes concernés, une manière au moins de se faire entendre, de combattre le sentiment d’impuissance et d’impunité. Ainsi, l’Observatoire des violences policières, une initiative de la Ligue des droits de l’homme, appelle à la fois au témoignage et au dépôt de plainte, sans ignorer les obstacles : la difficulté d’accéder aux voies de recours juridiques, la longueur et le coût des procédures, la difficulté de prouver les violences, qu’elles soient verbales, psychologiques ou physiques, la proximité entre les organes de contrôle et ceux qui sont contrôlés, les statistiques qui montrent que les plaintes n’aboutissent que rarement, les craintes de représailles.

Témoignages d’abus dans la commune de Saint-Gilles : un cas emblématique

En juin 2017, prenant acte de témoignages relayés par des habitants de la commune de Saint-Gilles, le DGDE se rend à la rencontre d’une vingtaine de mineurs concernés. Les témoignages concernent alors quelques agents d’une brigade de proximité, UNEUS, mise en place en 2012 pour répondre à un climat d’insécurité dans le bas de la commune, une brigade présentée depuis comme un modèle pour d’autres communes. Or, le 1er mars 2018, plus de cinquante habitants de la commune ont exprimé leur inquiétude lors d’une interpellation citoyenne que les objectifs de la brigade n’étaient plus remplis. Entre-temps, le DGDE avait transmis son analyse des témoignages des mineurs et une série de recommandations à la commune. Malgré des demandes répétées de la part des habitants et de membres de l’opposition, l’accès au document a été refusé par celle-ci. Selon elle, le document n’aurait pas vocation à être débattu en public. Pourtant, les recommandations du DGDE quant au traitement de mineurs par la police concernent tous les citoyens. Les témoignages seraient-ils si dérangeants que la commune craigne leur publication?

Une parole délégitimisée avant même qu’elle ne s’exprime

Alors que les témoignages sont écartés du débat public, leur légitimité est également mise en cause. Lors de l’interpellation citoyenne, le bourgmestre de Saint-Gilles qualifiait les témoignages d’anonymes, soulignant qu’il n’y avait ni preuves ni plaintes à l’appui. Les témoignages n’étaient pourtant pas anonymes mais anonymisés, le DGDE ayant bel et bien rencontré les jeunes concernés. Parmi les habitants portant l’interpellation, certains se disaient eux-mêmes victimes ou témoins de violences policières. Le texte citait aussi l’arrestation d’un éducateur de rue dont la structure a porté plainte fin 2017. Une interpellation communale en décembre, faisait état de témoignages au sein même de la brigade d’agents qui se sentaient mis en difficulté par les agissements de certains collègues (p. 15). Dans les médias, la Commune a continué à réfuter les témoignages (Le Soir, 8 janvier ; La Capitale, 2 mars ; RTBF, 13 mars). Cette posture est d’autant plus difficile à comprendre que le collectif citoyen soulignait le bien-fondé d’une police de proximité pour répondre à la délinquance, sa volonté de participer à une médiation extérieure pour renouer les liens de confiance, et de contribuer à un débat participatif sur les politiques d’insertion de jeunes sortis d’IPPJ et de prison.

La nécessité d’un débat public

Le rapport du DGDE de 2012 comportait d’autres recommandations toujours d’actualité pour Saint-Gilles comme pour l’ensemble de la région. Il soulignait la nécessité de faciliter l’accès des mineurs, de leurs familles et des professionnels du secteur à une information fiable et transparente quant à leurs droits, et à une structure de soutien qui puisse les orienter en cas de dépôt de plainte. Il recommandait également l'instauration d'une formation continue au sein du corps de la police en matière de jeunesse (droit de l’enfance, législation anti-discrimination, psychologie de l'enfance et de la jeunesse, …) et une plus grande représentativité des corps de police, pour refléter la diversité de la population bruxelloise. Les recommandations de 2018 seront donc du plus haut intérêt. Malheureusement, le " tabou " subsiste. Un débat public informé est pourtant indispensable pour parvenir enfin à un apaisement des relations entre les jeunes et la police, à Saint-Gilles et au-delà.

Julia Galaski est membre et co-fondatrice du Collectif citoyen de Saint-Gilles dont l'action consiste à créer des liens dans le quartier pour permettre un dialogue entre les jeunes, leurs familles, les habitants et le milieu associatif. Le Collectif se voit également comme une force de proposition et de médiation en matière de politique de jeunesse, notamment sur les problématiques d'insertion sociale.

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