"Je vis dans un pays qui organise des rafles"

Anne-Catherine de Neve, hébergeuse au sein de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés.
Anne-Catherine de Neve, hébergeuse au sein de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés. - © RTBF

Dimanche soir, j'ai réalisé que je vis dans un pays qui organise des rafles. Cette nuit-là, au Parc Maximilien alors qu'une poignée de bénévoles de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés et des centaines de familles du groupe Hébergement Plateforme citoyenne organisaient, comme chaque soir, l'hébergement des personnes en exil, la police a déboulé et les a saisies. Emportées dans des vans affrétés pour l’occasion. Emmenées dans la nuit.

Comme j’avais des doutes, j’ai tapé "rafle belgique" dans Google. Au milieu des résultats liés à la déportation des Juifs pendant la Guerre, un lien : le 15 septembre dernier, le président de la Ligue des droits de l'Homme dénonçait sur les antennes de la RTBF la planification par la police d'une "rafle de 250 migrants" programmée pour le jeudi suivant. C’était il y a un mois. J'avais lu l'article. Mais je crois que je n’avais pas bien compris. Une rafle, c’est un concept historique, quelque chose de brutal et de violent. Quelque chose qui appartient à notre passé. Aujourd'hui, ce ne peut être qu’un mot. Pas plus qu’un mot un peu fort, une erreur de vocabulaire. Quelque chose qu'on écrit sans vouloir vraiment l'écrire. Une façon de parler qui dépasse la pensée. Un mot dont on s'excuse : on n'a pas voulu vraiment dire ça. Et d'ailleurs on n'a pas l'intention de l'organiser. Jamais. D'ailleurs, en Belgique, on ne pourrait pas. C'est illégal. Vraiment. Qu'on se rassure. Ça ne vaut pas la peine d'en parler.

Dimanche soir, quand la police a déboulé sur la pelouse du Parc, nous venions d’y reconduire M., jeune garçon de 16 ans qui avait passé deux nuits chez nous. Il était timide et réservé. Parlait mal anglais. Nous aussi. Paraissait fatigué, de cette fatigue qui use quand on a vécu trop de choses qu’on aurait préféré ne pas vivre. Il aimait les sardines et le thé noir et ne disait pas non à un morceau de chocolat. Il pliait ses vêtements en les repassant du plat de la main. Quand il écoutait de la musique, il fredonnait et battait la mesure sur sa cuisse. De temps en temps, il me souriait en inclinant légèrement la tête. C’était toujours fugitif. Quand il nous a demandé ce matin de le ramener à Bruxelles pour tenter sa chance, nous avons un peu insisté pour qu’il reste encore une nuit. Insisté mais pas trop : nous étions fatigués et contents de retrouver un peu de calme à la maison.

J’ai mis longtemps à m’en convaincre : je vis dans un pays qui organise des rafles. C’est l’image de M. peut-être, sans doute, emmené dans ce bus qui me convainc aujourd'hui de la réalité de ce concept. C'est concret. C'est réel. Ça s'est passé. Ça se passe chez nous. Je l’imagine ne pas savoir où on l’emmène, être trimbalé dans la nuit jusqu'à une caserne, un centre – ils les emmènent où d’ailleurs ? – n’avoir aucune personne à qui demander de l’aide. Il ne nous a pas laissé ses coordonnées. Je les lui avais demandées, mais il ne comprenait pas ce que je lui demandais. Je ne peux pas l'appeler et je ne saurai sans doute jamais ce qui lui est arrivé ce soir, après que nous l'ayons déposé.

C’est l’image aussi des quelques autres que nous avons hébergés ces derniers jours et que j'imagine dans ce bus. Les questions que devaient se poser ceux dont les proches avaient été raflés pendant ces temps troublés de la Seconde Guerre se pressent dans nos têtes : où sont-ils ? Ont-ils été pris ? Vont-ils bien ? Que va-t-il leur arriver ? Seront-ils renvoyés ? Comment savoir ? Les aider ? Les revoir ? Des rumeurs circulent. Des avocats vont essayer de les aider. Leur nom, leur visage, leurs sourires, les bribes de leur histoire se bousculent dans ma tête et achèvent de me convaincre de la réalité de ce concept étrange sorti de notre passé le plus sombre : je vis dans un pays qui organise des rafles.

Jusque là, je n’avais pas vraiment compris. Aujourd'hui, oui.

 

Anne-Catherine de Neve est hébergeuse au sein de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, qui, depuis plusieurs semaines, organise chaque soir l’hébergement de centaines de personnes dans des familles à Bruxelles et aux quatre coins de la Belgique grâce au groupe Facebook Hébergement Plateforme citoyenne.

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