Je suis directrice d’école et je suis en train de perdre la boule

Nous passerons une fois de plus pour des fonctionnaires au sens péjoratif du terme.

Nous passerons pour ceux qui se pensaient déjà en vacances sans se soucier des enfants.

Nous donnerons l’impression de ne pas avoir envie, d’être des fainéants, de nous plaindre sans raison, d’oublier que nous sommes tout le temps en vacances.

Les gens oublieront qu’il y a quelques semaines ils nous qualifiaient de héros après 48 heures passées en confinement avec leurs enfants.

Les gens ne nous soutiendront pas tant ils seront heureux par l’annonce de LA nouvelle.

Les gens ne penseront plus que le virus est toujours là.


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Il y a 10 jours, je mettais le mobilier sous plastique pour ne pas que les enfants le touchent et éviter la contamination.

Il y a 10 jours, j’établissais un plan d’action digne d’un chef de corps pour que toute mon équipe soit au clair avec les multiples injonctions pour éviter la contamination.

Il y a 10 jours, il manquait des masques de protection fournis par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour 6 de mes élèves. Ils risquaient la contamination.

Voilà 11 semaines que nous déployons mille et une stratégies pour garder le contact avec nos élèves.

Voilà 11 semaines que je pilote une équipe, une école à distance en essayant de rester unis et de ne pas délaisser les plus fragiles.

Voilà 11 semaines que je tente de continuer à faire mon travail quotidien qui ne s’est pas soudainement évaporé avec la crise.

Et d’un seul coup, les enfants qui étaient les grands vecteurs ne le sont plus.

Et d’un seul coup, les mesures strictes vont pouvoir être amoindries.

Et d’un seul coup, les petits silos de 10 enfants deviendront un silo de 345.

Je suis en train de perdre la boule… Je vous jure que c’est vrai… Je suis directrice d’école et je suis en train de perdre la boule.


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Madame la ministre, qu’attendez-vous de moi ? Dois-je enfiler mon plus beau costume pour ce nouveau spectacle ? Dois-je acheter de nouvelles ficelles et des petits bâtons ? Ou bien tout ceci me sera fourni par vos soins dimanche matin quand j’irai là où vous me le direz dans un message secret la veille ? Tout cela est tellement excitant !

Une fois équipée, je ferai tout ce que vous me demanderez.

J’agiterai les bras, les jambes, je ferai oui de la tête et vous pourrez raconter l’histoire que vous voulez. Nous pourrons même passer à la télévision, je vous accompagnerai.

C’est promis, je ne dirai rien.

C’est promis, je vous laisserai annoncer que tout cela est bon pour les enfants et leurs parents.

Mais avant que nous commencions le spectacle, accordez-moi quand même une faveur, Madame la ministre.

Quelques questions me rongent et j’aimerais que vous y apportiez des réponses…

S’il vous plaît, dites-moi pourquoi mon métier vous désintéresse-t-il à ce point ?

Dites-moi pourquoi la presse et vos électeurs apprennent toujours les nouvelles qui me concernent avant moi.

Dites-moi pourquoi vous me mettez chaque fois en difficultés par les échéances que vous imposez.

Dites-moi ce que je dois répondre à mes enseignants qui se demandent si vous vous moquez d’eux. Ce soir, je n’ai plus la lucidité nécessaire pour le faire.

A votre arrivée, j’ai cru en vous. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.


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L’aspect inédit de cette pandémie ne vous donne pas le droit de faire de moi une marionnette. C’est contre mes convictions personnelles et contre mes ambitions pédagogiques.

Malgré cela, il faut que je reconnaisse que je serai heureuse de revoir tous les enfants comme je l’ai été ces derniers jours à l’arrivée de certains. Mais là, l’énormité de votre manque de considération me met à plat. Je ne suis même plus capable d’apprécier l’idée de tous les revoir tant j’ai le sentiment d’avoir fait tout ça… mais pour quoi ?

Il vous sera facile de dire qu’il n’est pas bon d’écrire dans l’émotion. C’est d’ailleurs bien pire que ça. J’écris dans l’émotion, fatiguée et à bout de souffle.

Voilà déjà 17 ans que j’exerce ce métier, 7 ans dans ma fonction actuelle et, aujourd’hui, c’est tellement évident : l’école n’est pas votre priorité.

 


Sonia Belfaiez est directrice de l’école Saint-Joseph à Ixelles depuis 7 ans, une école avec 345 élèves, 30 membres du personnel. Auparavant, elle était enseignante, à partir de 2003. Elle se dit passionnée par le métier qu’elle exerce et dit avoir la naïve conviction d’avoir un rôle à jouer dans le monde de demain.

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