Je ne sais rien, mais je dirai tout

Dans une démocratie, seul l’électeur décide du rapport de forces entre les partis. Il le fait le jour des élections. Ni avant, ni après. En Belgique, c’est sur base de ces rapports de forces que le roi désigne un formateur et que le formateur met en place une coalition (de préférence) majoritaire dont les partis se partageront les portefeuilles ministériels. Cette partie du jeu est trop acrobatique pour qu’on puisse y inviter l’électeur. Il s’agit de mettre en place une équipe et un programme gouvernementaux équilibrés en associant des personnes venues d’horizons politiques parfois très différents. Ce système impose des compromis. Sa survie est mise en cause lorsqu’apparaît un acteur qui refuse tout compromis. On pourrait penser que Bart De Wever est de ceux-là.

Des motivations difficiles à cerner

Pour autant, il n’est pas question de critiquer "l’électeur N-VA". En démocratie, tout électeur a le droit d’élire toute personne appartenant à tout parti qui se présente légalement. Si le vote est secret, c’est notamment pour que chaque citoyen puisse s’exprimer en toute liberté. Aucun de nous n’a le droit de remettre en question cette liberté. Si l’on se doit de porter un regard critique sur toutes les formations qui se proposent à nous, nous devons considérer le choix de chaque électeur comme privé et sacré. Si une majorité nationaliste se dégageait en Flandre, comme ce fut récemment le cas en Écosse et ce dimanche en Catalogne, nous ne pourrions que prendre acte de ce choix.

À moins de sonder leurs cerveaux, nous ne connaîtrons jamais le détail des motivations des électeurs. Certains trouvent simplement tel ou tel politicien "sympathique". D’autres se disent qu’un tel est plus compétent que les autres — parfois au vogelpik. Il y en a qui suivent les conseils de leur beau-frère, de leur boucher ou de leur coiffeuse. Et le citoyen conscientisé qui épluche les programmes des partis avant de se décider est peut-être aussi rare qu’un trèfle à quatre feuilles dans le désert de Gobi. Le problème, c’est qu’en votant, l’électeur donne néanmoins carte blanche au parti choisi. Ce dernier ne se demandera pas quelle partie de son programme a séduit le plus. Il tentera de l’appliquer, un point c’est tout. Prenons un parti régional indépendantiste au hasard. Imaginons que seuls 20% de ses électeurs déclarent vouloir l’indépendance de sa région. Cela n’empêchera pas ce parti de tout faire pour obtenir cette indépendance. C’est parfaitement "démocratique" si le parti en question a été clair sur son programme. En revanche, s’il cache ses intentions, c’est aux médias, le quatrième pouvoir, de les révéler.

Ce que je sais et ce que je ne sais pas

C’est là que nous devons intervenir. "Nous", c’est-à-dire les journalistes, politologues, commentateurs, essayistes, leaders d’opinion et autres animaux médiatisés. Contrairement aux électeurs, nous avons une vraie responsabilité: celle d’informer le citoyen lambda qui n’ira pas chercher sa source d’information politique plus loin qu’au journal télévisé parce qu’il a bien d’autres choses à faire. Notre présence médiatique nous impose de ne pas lui mentir, parce que notre avis peut compter dans son choix électoral. Or, du haut de notre podium, nous avons tendance à distiller nos opinions ou nos constats en termes de savoir. On nous demande de donner notre vérité et nous oublions souvent de rappeler au public que non, nous ne savons pas. Tout ce que nous pouvons faire, c’est penser. Tenter d’y voir clair. On me demande tous les jours si la Belgique va éclater. Je dois répondre: "je ne sais pas"! Même, et surtout, un scientifique ne peut prétendre prédire l’avenir sur base d’exemples passés : il y a quasi toujours des contre-exemples tout aussi crédibles. Et chaque cas est particulier. La Belgique n’échappe pas à la règle. Personne ne peut donc dire si le pays éclatera. Et le cas échéant, personne ne sait si ce sera dans les parages de 2014. Cette décision appartient à l’électeur qui, dans un an et demi, ira dans l’isoloir dire quel sera le nouveau rapport de force.

Ce qu’on peut (doit) dire, c’est que si la N-VA emportait largement ces élections en Flandre (ce qui n’est pas sûr), elle serait en mesure de bloquer la formation d’un gouvernement belge. Si elle veut réellement l’indépendance de la Flandre, l’élection de 2014 est pour elle une chance probablement unique d’y parvenir à moyen terme : jamais en Belgique, un parti nationaliste n’a obtenu de tels résultats. Si elle ne parvient pas à ses fins aux prochaines élections, elle court le risque de ne plus être suffisamment plébiscitée ensuite. Je suis persuadé (c’est une opinion) que Bart De Wever sait pertinemment qu’il a peu de chances d’obtenir un vote sur l’indépendance au Parlement flamand. Et si la N-VA l’obtenait, l’Union européenne lui imposerait normalement des conditions qui risquent de rendre la scission très difficile. En revanche, si la N-VA parvient à bloquer toute formation pendant un an ou plus — comme on peut penser qu’elle l’a fait en 2010-2011 (500 jours…) — il suffirait au gouvernement flamand de " constater " que la Belgique est caduque. Or, si les nationalistes flamands gagnaient largement les élections fédérales, ils seraient aussi en tête aux élections flamandes : elles ont aussi lieu en juin 2014 ! Face à un tel blocage, l’Union européenne — déjà en crise — pourrait ne pas être en mesure d’imposer quoi que ce soit. Elle se résoudrait alors à accompagner la scission de notre pays pour limiter les dégâts chez nous et ailleurs dans l’Union.

Oui la Belgique peut disparaître

Mais il se peut tout autant que la N-VA "perde" les élections de 2014. Cela n’apaiserait que partiellement la crise communautaire belge. Il est donc bon d’explorer de nouvelles structures, de lancer de nouvelles idées et de les propager au sein de la population — comme la circonscription fédérale, qui permettrait à un Flamand de voter Reynders et à un Wallon de voter Vande Lanotte. Mais cela ne réduit aucunement notre devoir de dire les choses clairement. Oui, la Belgique peut disparaître. Oui, 2014 est un momentum peut-être unique pour les nationalistes flamands. Il faut donc s’y préparer au cas où. Sans paniquer pour autant: on place bien des extincteurs dans des lieux qui ne brûleront jamais ! Et si ça devait arriver, ce ne serait pas une raison pour en vouloir à l’électeur N-VA. Il n’aura fait qu’exercer son droit.

Alors, si vous voulez vraiment savoir si la Belgique a un avenir, patientez donc quelques mois. Car seul l’avenir nous le dira!

Marcel Sel

Marcel Sel est un homme multiple. Auteur, traducteur, scénariste, chroniqueur, compositeur, il est particulièrement connu des internautes pour son blog où il commente l'actualité belge et internationale

 

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