"J'aurais voulu être un artiste". Ou pas.

François De Smet
François De Smet - © RTBF

Il y a une polémique en cours sur le statut des artistes, dont l'ONEM serait en train de restreindre l'accès.

Ce statut n'existe que depuis 2002, ce qui illustre l’ambiguïté et la difficulté, pour toute autorité, de trouver la bonne formule pour gérer les artistes qui doivent se battre dans une société. Peut-être en effet n'avons-nous pas encore trouvé "le" bon équilibre.

Mais le statut d'artiste a sa raison d'être. Pas seulement parce que la culture est un ferment de la démocratie, comme on le martèle comme le plus éculé des clichés. Mais aussi pour des raisons liées au vécu des artistes eux-mêmes. C'est de celles-là que j'aimerais parler ici.

Dans la velléité de limiter les droits des artistes, il y a un sous-entendu : les artistes énervent. Ils énervent parce qu'au fond, tout le monde aurait bien voulu être un peu artiste.

Et les gens qui vivent leur passion jusqu'au bout et qui s'en donnent les moyens, ça énerve tous ceux qui voudraient bien, une fois de temps en temps, tout plaquer, crier leur rage contre l'univers, chanter leur vie. Déjà que la plupart de gens se traînent tôt le matin vers un boulot qu'ils n'aiment pas.

Alors quoi ? Il faudrait en plus cotiser pour permettre aux artistes de s'amuser et de refaire le monde sur scène, en sessions de studio, entre deux concerts ou deux chapitres d'un roman rédigés en peignoir de bain un café à la main ? Alors que la culture est déjà un domaine ultra subventionné ? Alors qu'on sue déjà pour les chômeurs, les prépensionnés et les demandeurs d'asile ? Alors que c'est la crise ? On doit aussi cotiser pour nourrir des bourgeois-bohèmes qui, en plus d'être heureux, sont imbus de leur soi-disant talent et nous assomment de leurs perpétuels messages subversifs ?

C'est peut-être dans ce discours larvé, rarement exprimé comme tel mais bien présent, que réside le malentendu. Des artistes, j'en connais un certain nombre. Je n'en connais aucun qui soit réellement à l'aise avec ce statut dont l'idée est, après tout, de vous faire dépendre d’allocations de chômage entre deux contrats, dans un lien entre emploi et culture qui n'a rien d'évident.


Je n'en connais aucun qui soit capable de faire correspondre exactement une période de création artistique, quelle qu'elle soit, avec une prestation relevée sur une fiche de paie. Je n'en connais aucun qui n'ait jamais oscillé un jour entre culpabilisation et interrogation sur la manière d'accorder son talent avec les miettes de reconnaissance offertes par la société.


On a parfois l'impression que les autorités - et derrière elles le public - raisonnent comme s'il n'y avait que d'un côté des stars, de l'autre des profiteurs organisés. Bien sûr, ces deux groupes existent. Mais l'immense majorité n'est ni d'un côté ni de l'autre. Les artistes sont objectivement difficiles à faire rentrer dans les clous parce qu’ils ont choisi une vie hors des clous.


L'esquisse pastel de l'artiste bohème mérite d’être quelque peu grisée. Se lancer dans une carrière d'artiste c'est en général faire le choix d'une vie précaire faite de bouts de ficelles et sans garantie. Le succès est un menteur aléatoire. Il bénit les médiocres et ignore les génies avec la même énergie.


Oui, les artistes sont bel et bien des travailleurs, et cela ne les empêche pas de prendre régulièrement du plaisir à ce qu'ils font. Certes, il y a des moments jouissifs où l'adrénaline d'un succès ou d'un échange réussi vous gonfle la poitrine à l'hélium...


Mais pour ces quelques instants fugaces, que de souffrances. Car créer c'est bel et bien souffrir. C'est se forcer à sortir ses tripes, à percer une barrière de pudeur, un hymen d’humilité qui vous pousse à sortir sur l'espace public et à vous proposer en représentation de vous-même. C'est oser assumer cette incroyable prétention d'être assez talentueux pour amuser les gens, les émouvoir, les distraire ou les faire réfléchir.


C'est prendre ce risque magnifique de ne pas avoir de succès, de constater que partager un univers, donner vie à ce qui sort du fond de vous, ne parle en fait à personne d'autre que vous. C'est oser jongler avec son ego comme on jongle avec une grenade à fragmentation. Bref, créer c'est d'abord se faire mal.

Alors d'accord, sans doute gagnerait-on à ce que le système soit plus juste. Sans doute faudrait-il faire davantage concorder ce statut avec la réalité de la création. Sans doute gagnerait-on à glisser de l'obligation de moyens – rechercher un job - vers celle de résultats – qu’ai-je créé ou interprété durant telle période -, en valorisant mieux l’initiative. Mais le statut d'artiste, dans son principe, c'est la prime de risque que la société accepte de payer à ses garde-fous. Ça ne paraît, de ce point de vue, pas si cher payé.

François De Smet

 

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