Iran : nouveau président, nouvelle politique ?

Thierry Kellner et Mohammad-Reza Djalili
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La récente élection d'un nouveau président en Iran va-t-elle changer la donne sur le plan intérieur et extérieur ? Ce n'est pas impossible répondent deux spécialistes de ce pays, car le message de la société civile a été clair. Mais ce n'est pas certain.

Que pouvait-on attendre d’une élection présidentielle, où aucun opposant ne pouvait même espérer voir sa candidature prise en considération, où les islamistes critiques, ceux que l’on désigne comme " réformateurs ", n’avaient plus voix au chapitre depuis 2009 ?

Il fallait que les candidats soient d’une loyauté absolue à Ali Khamenei et sans trop de charisme pour éviter de lui faire de l’ombre une fois l’un d’eux élu au poste de président. Si en 2009, le vert était la couleur dominante de l’élection, cette fois les heureux " présidentiables " dûment sélectionnés faisaient partie d’un groupe plutôt terne ou " gris ". Mais le gris est une couleur qui se situe entre le blanc et le noir et se décline sur plusieurs tonalités. D’où la subtilité de l’élection présidentielle de 2013. S’étant assuré de la fidélité de tous les candidats au Guide, le régime a laissé les différences entre eux s’exprimer au grand jour, stimulant l’intérêt pour l’élection. De plus, en laissant apparaître ces différences minimes, il a créé pour l’extérieur l’illusion d’une élection pluraliste, destinée à améliorer son image. Tout avait été fait pour s’assurer d’une participation maximale, un intérêt majeur du régime qui l’utilise pour " démontrer " sa légitimité et l’ " attachement " de la population au système de la République islamique. Cela a finalement profité à Hassan Rohani, ce clerc conservateur " modéré ", diplômé de Glasgow, a été élu dès le premier tour, au grand dam des plus durs du camp conservateur, auquel il appartient lui-même, il ne faut pas l’oublier. Il s’agit néanmoins d’un signal fort des électeurs iraniens adressé au pouvoir et d’un désaveu clair de l’orientation radicale suivie par le régime sous les présidences Ahmadinejad.

Qu’attendre de l’élection de Rohani à la présidence de la république ?

Avec l’élection au premier tour du conservateur " modéré " Hassan Rohani, on peut espérer quelques transformations, car le nouveau président par son caractère, son style, ses gestes, le ton qu’il utilisera dans ses interventions publiques peut contribuer sur le plan international au changement de l’image de l’Iran, très détériorée sur la scène mondiale durant les deux mandats d’Ahmadinejad, et en interne, à une détente du climat politique et social. Mais, même si le régime iranien va pouvoir présenter une " figure " beaucoup plus rassurante que celle d’Ahmadinejad, il faut rester prudent quant au fond. Le Guide reste en effet le maître du jeu sur toutes les affaires importantes de la République islamique. Pour se maintenir au pouvoir et pour la survie du régime qu’il incarne, il pourrait devoir adapter sa politique aux exigences internes et aux contraintes internationales. Cette nécessité pourrait procurer au président une marge de manœuvre. Si le Guide choisissait une attitude plus flexible par exemple sur la question du nucléaire ou la politique régionale, Rohani pourrait alors se montrer plus pragmatique et utiliser les dons de diplomate que beaucoup –y compris en Occident- lui reconnaissent. Mais il semble a priori peu probable que la substance de la politique de Khamenei soit radicalement modifiée à la suite de l’élection du 14 juin, malgré la personnalité d’Hassan Rohani et le message clair envoyé par les électeurs iraniens. Seule une situation perçue comme exceptionnelle et très dangereuse pour l’avenir de la République islamique pourrait l’amener à revoir ses choix fondamentaux. Tel fut le cas pour Khomeyni qui dut accepter en 1988 un cessez-le-feu dans la guerre qui opposait l’Iran à l’Irak depuis huit ans. Cette décision, qui de son aveu fut plus dure pour lui que " d’avaler du poison ", il l’a prise au moment où les forces armées iraniennes étaient arrivées à l’épuisement total de leur potentiel militaire.

Quelle comparaison avec la situation en 1988 ?

Pour les observateurs extérieurs et de nombreux iraniens, la situation économique de l’Iran est catastrophique, avec les exportations pétrolières les plus basses depuis 50 ans, une chute vertigineuse de la production industrielle dans certains secteurs comme l’automobile, de nombreuses faillites, une inflation galopante à plus de 40 % et un taux de chômage très élevé surtout chez les jeunes. L’isolement de Téhéran sur la scène internationale et régionale n’a par ailleurs sans doute jamais été aussi prononcé.

Du point de vue de Khamenei, la situation pourrait pourtant ne pas apparaître aussi critique. En effet, le poids des sanctions économiques pèse certes, mais surtout sur les couches de la population iranienne qui ne lui sont pas les plus favorables alors que les piliers du régime –Gardiens de la révolution, fondations islamiques (Bonyad)- ont su tirer profit de la situation pour s’enrichir. Malgré le poids des sanctions, le pouvoir dispose des moyens financiers (exportations pétrolières même réduites, de gaz et de produits non pétroliers) nécessaires pour s’assurer de soutiens parmi les couches les plus démunies de la société grâce aux subsides qu’il octroie. Son appareil répressif –Basidjis, Gardiens de la révolution et multiples services de sécurité- est intact et semble soudé. Le régime a aussi l’expérience de la gestion de situations économiques difficiles comme lors de la guerre Iran-Irak. En cas de nécessité, il semble penser qu’il pourrait cette fois encore résister aux pressions extérieures grâce à des mesures économiques exceptionnelles et à une politique d’autosuffisance et d’autarcie.

Par ailleurs, le Guide semble estimer que la position régionale de l’Iran est actuellement forte. En effet, grâce à Bush, les talibans et Saddam Hussein, deux voisins menaçants pour Téhéran, ont été éliminés. Les bonnes relations avec l’Irak et l’Afghanistan ainsi que les victoires récentes sur le terrain de Bachar al-Assad face à la rébellion grâce à son appui et à celui du Hezbollah le renforcent également. Enfin, grâce à son soutien au régime syrien, Téhéran s’est assuré que rien sur ce dossier ne pourra se faire sans tenir compte de son avis.

Sur le nucléaire, Téhéran semble faire le pari que Washington, mis à mal par les conflits d’Afghanistan et d’Irak, mais aussi par la crise économique persistante, ne se risquera pas dans un nouveau conflit au Moyen-Orient. Des frappes israéliennes, si elles ne sont pas exclues, pourraient même in fine le renforcer. Téhéran se poserait en victime, renierait toute obligation à l’égard du TNP et relancerait de plus belle son programme nucléaire, redorant son image dans le monde arabe sunnite où elle s’est considérablement dégradée suite à son soutien inconditionnel à Bachar al-Assad. Si ces analyses correspondent bien à l’opinion réelle du Guide –difficile de savoir ce qu’il en est réellement-, il n’est pas certain que Khamenei modifie en profondeur ses choix face aux résultats de l’élection présidentielle même si des changements tactiques ne sont pas à exclure.

Le nouveau Président a-t-il une quelconque marge de manœuvre ?

La question qui préoccupe aujourd’hui l’Iranien moyen est la situation économique désastreuse du pays. Dans ce domaine, il est possible que Rohani puisse intervenir efficacement en nommant, contrairement à Ahmadinejad, des personnes compétentes à la direction de l’économie et des finances. Mais même sur le dossier économique, sa politique risque de rencontrer très vite ses limites. En effet, outre la mauvaise gestion de ce secteur, la corruption et la mainmise des Gardiens de la Révolution sur des pans entiers de l’économie, les sanctions internationales pèsent lourdement sur le développement économique du pays. Le desserrement de l’étau des sanctions dépend de la politique nucléaire, qui reste le domaine réservé du Guide. Même si le président Rohani souhaite se montrer plus flexible sur ce dossier comme l’espèrent les capitales occidentales, étant donné les choix du Guide jusqu’ici, on peut difficilement être optimiste quant à une modification rapide et en profondeur de la position iranienne.

Pourtant, l’élection de Rohani marque une rupture avec les huit années de politique radicale menée par le Guide par l’intermédiaire d’Ahmadinejad. Il semble que dans les hautes sphères de la politique iranienne, certains aient compris qu’il devient de plus en plus difficile de maintenir le cap de l’intransigeance qui a ruiné le pays. Le message de l’élection de Rohani est aussi très clair sur ce point. La société civile iranienne a désavoué la ligne radicale et attend des changements dans le sens de la modération, à commencer par le plan interne. Ayant rallié les réformateurs à sa cause pour son élection, Rohani semble, pour le moment, bien placé pour tenter d’infléchir les positions du Guide, si tel est bien son objectif, ce qui reste à démontrer. Le dialogue entre deux religieux peut aussi s’avérer plus aisé que les rapports entre Khamenei et Ahmadinejad. Rohani pourra s’appuyer sur les difficultés économiques très réelles du pays et la situation régionale de l’Iran beaucoup moins bonne que l’image optimiste –et irréaliste- qu’en donne le Guide et sur le message clair de modération envoyé par la majorité des électeurs. Soucieux de préserver son pouvoir, il faut espérer que le Guide ne sera pas sourd à ces facteurs.

Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner

Mohammad-Reza Djalili est professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève. Thierry Kellner est chargé de cours au Département de Science politique de l’Université libre de Bruxelles, associé au REPI et au GRIP. Ils viennent de publier conjointement L’Iran, aux éditions La Boétie.