Il y a politique culturelle et politique culturelle

Matteo Segers
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Malgré les assurances données pour 2013 par la ministre Fadila Laanan dans le secteur du théâtre, le monde culturel reste inquiet. A l'image de Matteo Segers qui met en cause le flou d'une politique culturelle pourtant dessinée il y a 8 ans lors des états généraux de la culture.

La Belgique est une terre d’accueil pour les artistes. Toutes disciplines et catégories confondues. Notre identité culturelle est marquée par le brassage, la rencontre et le partage. Elle évolue tout en restant empreinte de diversité. Sa spécificité c’est d’arriver à marier les genres et les styles. Peu de pays peuvent se targuer d’inscrire des actions artistiques qui oscillent tellement entre les secteurs. Une réalité qui demande un appui d’organisation cohérent et une réelle politique de soutien.

Les états généraux, un guide

Notre réseau des centres culturels est l'un de mieux développé au monde. Il réussit la difficile tâche de marier création et action socioculturelle. Nos théâtres offrent une diversité de programmation palpitante. Nos artistes et compagnies multiplient les expériences dans différents champs de représentation. " Transversalité " et " interdisciplinaire " sont devenus des mots prépondérants dans l’action artistique. Nos communautés se retrouvent dans des projets mixtes et ce malgré le désert institutionnel le permettant. La liste de nos réussites artistiques est encore très longue et repose sur une histoire qui va bien au-delà de celle d’une ou deux mandatures ministérielles.

Il y a 8 ans, la ministre de la Culture avait toutes les cartes en main pour réussir le plus beau des défis : offrir enfin une politique culturelle cohérente permettant l’essor et le développement de cette identité culturelle.

Les états généraux ont abouti à quelques mesures dans certains secteurs, certes, mais aucune action globale ni définition de plan de développement général n’a été mise en place.

Est-ce une forme d’aveu d’impuissance que d’avoir lancé, en 2011, des assises du développement culturel territorial dont tout le monde se demande encore l’utilité et surtout leurs finalités ? Pourquoi ne pas avoir profité de l’opportunité extraordinaire que constitue MONS2015 pour ouvrir un large débat régional comme ce fût le cas, en France, lors de Lille en 2004 ?

La réforme du décret " centres culturels " n’est-elle pas une occasion rêvée pour réfléchir à une dynamique de diffusions cohérentes ? Cette même refonte n’appelle-t-elle pas à revoir l’ensemble des systèmes d’aide à la création ? Pourquoi laisser les 4 grosses institutions que sont les Halles, le Manège, le Bota et le PBA se défaire tellement des secteurs vivants et ne pas réfléchir à des réseaux solidaires ?

Des questions sans réponses

Les récentes interpellations ministérielles concernant la scène théâtrale ne sont-elles que des effets d’annonces destinés à limiter l’accès à la profession ? Pourquoi ne pas prendre le temps de repenser l’organisation de ce secteur plutôt que de renvoyer systématiquement la balle aux instances d’avis ? Pourquoi distribuer des coqs de cristal et des Magritte plutôt que de se pencher réellement sur les difficultés que traversent les réalisateurs et acteurs de demain ? Pourquoi ne pas ouvrir la discussion sur l’organisation du théâtre jeune public et l’accès à la reconnaissance demandée par les nouvelles générations ?

Pourquoi ne pas ouvrir le débat, avec le ministre de l’Enseignement supérieur, sur l’intégration des artistes professionnels dans le monde de la création ? Pourquoi ne pas enrichir les formations artistiques d’apprentissage administratif et technique devenu nécessaire tant le système d’aide est complexe et interdépendant de l'organisation complexe de la culture ?

Pourquoi encourager les opérateurs culturels à empiler les casquettes d’actions différentes pour avoir accès à des subsides croisés et détricoter, de la sorte, leurs spécificités ? Le tout, en les écrasant sous le poids administratif. Mais pourquoi, dans le même temps, ne travailler sur aucune règle régissant l’action pluriculturelle et intersectorielle ?

Pourquoi ne pas émettre des pistes de réflexion sur le dossier sensible du statut de l’artiste ? Pourquoi ne pas penser à une vraie dynamique d’emploi garantissant, pour les artistes aussi, des métiers stables ? Pourquoi poursuivre une médiatisation " star système " à outrance alors que le monde culturel a besoin de soutiens à la hauteur de son intelligence de création ? Pourquoi ne rien exprimer sur le rôle essentiel que doit jouer la culture en période de crise ?

Une demande de cohérence

En qualité de membres d’instance d’avis et de médiateur en innovation culturelles, il est plus facile de déchiffrer les choix budgétaires. On peut y lire l’accroissement du budget de la culture. Mais, ne faut-il pas que l’ensemble des citoyens puisse avoir une vision claire des choix réalisés avec ces augmentations ? En effet, on peut fortement s’interroger sur l’opportunité d’organiser des pôles culturels sur notre petit territoire en finançant, prioritairement, certaines structures. Si on peut avoir une sympathie pour ces espaces culturels, n’est-on pas en train d’encourager l’augmentation de cahier de charges complexes au détriment de la diversité artistique ? Faut-il vraiment miser sur trois ou quatre opérateurs phares ? La richesse de l’identité du secteur repose sur sa diversité.

Les artistes professionnels sont préoccupés. Ils attendent de leur ministre qu’elle assume franchement sa politique culturelle et présente aux secteurs les choix faits depuis 8 ans. Le plus clairement possible.

Nous pourrons, alors, imaginer comment nous organiser au mieux et vers qui nous tourner pour assurer notre subsistance commune.

Matteo Segers, Scénographe et développeur de projets culturels.

Outre ses fonctions culturelles, Matteo Segers est également formateur. Belgo-Italien, il se dit très attentif à la rencontre des cultures, pacifiste, défenseur de l'égalité des genres et du respect de tous. Pour lui, l' implication professionnelle doit être proche des convictions. Il collabore entre autres avec l'asbl Racagnac

 

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