Il y a 40 ans, la Révolution des œillets. Une chanson pour allumer la mèche

Jean Lemaître
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Un peu d’histoire dans cette " Opinion ", en forme de récit, écrite par Jean Lemaître. Celui du déclenchement de la révolution portugaise de 1974. Une révolution lancée par une chanson.

Jeudi 25 avril 1974. Lisbonne. Dans les studios de Radio Renaissance. Programme LIMITE. Minuit vingt minutes et dix-neuf secondes...

A cet instant précis, un journaliste et un technicien du son parviennent à tromper la censure et à mettre sur les ondes la chanson " Grândola Vila Morena " de José Afonso. C’est le signal convenu avec le Mouvement clandestin des capitaines, pour lancer l’insurrection militaire contre le régime fasciste de Marcelo Caetano. A l’écoute de la chanson, les soldats rebelles sortent de leurs casernes. Le soir même, le premier ministre, réfugié dans une caserne de la gendarmerie, se rend. La plus longue dictature d’Europe tombe, sans que, pratiquement, une goutte de sang ne soit versée. La " Révolution des œillets " triomphe.

Une émission anticonformiste, relativement indépendante

Une chanson, pour allumer la mèche, voilà qui n’est pas banal, même dans un pays marqué par le romantisme et l’idéalisme. Et pourtant, il s’en fallut de peu pour que l’opération " Grândola Vila Morena " échoue, tant les écueils étaient nombreux.

A la tête des conspirateurs, il y avait Otelo de Carvalho : 38 ans, militaire aux solides convictions démocratiques, une audace folle. Au début du printemps, le Mouvement des capitaines a déjà décidé d’enclencher l’offensive. Mais sur le plan logistique, les rebelles buttent sur une question technique de la première importance. Comment s’assurer que les insurgés, à la suite d’un message codé, capté par tous au même moment, décident sans hésitation, à partir des 24 brigades militaires du Portugal, de lancer l’attaque ? Il est capital que les rebelles des trois branches de l’armée – infanterie, aviation, marine - partent à l’offensive simultanément. Or problème, les systèmes de communication propres à l’armée ne sont pas interconnectés. Il faut un autre moyen, fiable à 100%.

Le courage d’un animateur

Otelo de Carvalho charge l’un de ses adjoints, Carlos Contreiras, officier de marine, de trouver la solution. Ce dernier, homme spécialiste des télécommunications, a l’idée de passer par une radio. Avec une prudence de Sioux, car la PIDE, la police politique, rode partout, Contreiras contacte, pour être conseillé, Alvaro Guerra, un homme de toute confiance, journaliste au quotidien Républica. Pour qu’un tel message radiophonique percute, il importe que la station rayonne très largement. Il n’y a que deux possibilités. Soit la radio d’Etat : hélas, cette voie est bouchée car la rédaction y est infiltrée d’éléments pro-régime. Ou alors Radio renaissance, dépendant de l’église portugaise. A priori pas un bon choix car cette radio soutient servilement la dictature. Toutefois, dans cette station conformiste, il existe une émission culturelle, LIMITE, gérée en sous-traitance, anticonformiste, jouissant d’une relative indépendance. Elle émet tous les jours entre minuit et deux heures du matin.

Guerra pense pouvoir s’appuyer, au sein de cette émission, sur un collègue journaliste, antifasciste pur sucre, Carlos Albino, fidèle animateur de LIMITE. Contreiras propose comme message la diffusion d’une chanson. Ce sera " Grândola Vila Morena ", du chanteur libertaire José Afonso, un hymne à la fraternité et à l’égalité. Carlos Albino approuve. Il ne dispose plus que de quelques heures pour procéder à l’enregistrement du chant, à l’aide de son comparse Manuel Tomaz, technicien du son.

Le plus difficile reste à réaliser : détourner l’attention des agents de censure qui surveillent de près l’émission LIMITE. Il convient d’abord, en soirée, de présenter aux prêtres censeurs, les textes destinés à passer à l’antenne. Ouf, ces derniers n’y voient que du feu. Prudemment, Albino et Tomaz avait mélangé " Grândola Vila Morena " à différents poèmes au contenu inoffensif, histoire de banaliser le tout.

Minuit, LIMITE démarre. Le principal obstacle doit encore être franchi : endormir la vigilance de l’agent de censure posté dans un cagibi jouxtant le studio, traquant en direct l’émission, et prêt, au moindre débordement, à débrancher l’antenne.

Minuit vingt minutes et 19 secondes. L’instant fatidique. La bobine contenant " Grândola " est enclenchée. Aussitôt, l’agent de censure flaire quelque chose d’anormal. Il débarque dans le studio, ordonne de couper illico l’enregistrement. Avec un aplomb extraordinaire, courageux en diable, Tomaz et Albino réussissent à retenir le censeur. Et la chanson se répand dans tout le Portugal…

Les militaires rebelles, l’oreille collée au transistor, entendent le message convenu, signalant le " top départ ". La révolution est en marche, soutenue par le peuple descendu dans la rue. Et plus rien ne l’arrêtera. En dehors des " capitaines d’avril ", seuls trois civils - deux journalistes et un technicien du son - étaient au courant du déclenchement du soulèvement. Ils ont montré que, parfois, une chanson a plus de force que tous les canons du monde.

Jean Lemaître, Journaliste, professeur à l’IHECS

Après des études à l’ULB, Jean Lemaître se lance dans la carrière de journaliste. Il travaille dans différents journaux (Le Drapeau rouge, Oxygène, Libertés), avant de passer plusieurs années à la Commission européenne. Il a rejoint l’Ihecs (Institut des Hautes Études des Communications Sociales) en 2006. Il l’auteur avec Mercedes Guerreiro de " Grândola Vila Morena, le roman d’une chanson " (Éditions ADEN). Ils sont également les auteurs d'une vidéo sur ce thème. Il partage sa vie entre la Belgique et le Portugal.

 

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