Il n'y a pas "trop" de démocratie mais un mal de démocratie

Marc Magnery
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Comment faire évoluer un système démocratique remis en cause de manière récurrente ? En approfondissant cette démocratie, en poussant à la participation citoyenne, répond Marc Magnery, jeune citoyen engagé et conseiller communal Ecolo.

C’est un thème plutôt inhabituel dans les colonnes de l’actualité: le questionnement de notre modèle démocratique est revenu à l’avant-plan, porté récemment par deux événements que rien ne rassemblait a priori.

Société et classe politique

Le premier événement est la victoire du oui et donc des partisans du rétablissement de quotas à l’immigration au référendum en Suisse. Cette victoire à la Pyrrhus (50,3%), la décision étonne et affecte la grande majorité de la classe politique suisse et internationale ainsi que les milieux économiques.

Le second événement est la polémique ayant lieu autour de la taxation kilométrique. Suivi de récentes prises de positions favorables, de la part du patronat bruxellois, de Didier Reynders ou du lobby automobile lui-même, ce projet semblait faire consensus, d’autant plus qu’il fait l’objet d’un accord entre les trois régions du pays. C’était sans compter la réponse des principaux intéressés, les automobilistes eux-mêmes qui, via la pétition " Non à la taxe kilométrique – Neen aan de kilometerheffing " ont réuni en 4 jours plus de 160 000 signatures exprimant leur mécontentement face à un tel projet, forçant tous les partis politiques, à 3 mois des élections, à un rétropédalage peu crédible.

Ces deux événements sont intéressants car porteur d'un même phénomène : dans les deux cas, la classe politique et, de manière plus générale, les acteurs au pouvoir, se retrouvent bousculés par une forte réaction des citoyens ; des enjeux sociétaux voient leur sort rapidement plié, au grand dam des politiques et des " gens informés ".

Les leçons sont alors tirées par certains: méfions-nous du Peuple, celui-ci est bien trop irresponsable, irrationnel et passionnel. La démocratie représentative est la seule garante d’un bon équilibre entre un peuple immature et un monde complexe qui appelle des décisions difficiles.

Faire évoluer la démocratie

Nous ne remettons pas en cause la complexité des enjeux de notre temps et sommes encore moins satisfaits de l'issue que connaissent ces deux dossiers. Pourtant, nous ne voyons pas, en cette bonne vieille démocratie représentative, la réponse à des poussées populistes ou anti-impôt, que du contraire. Nous pensons que ces mouvements n’émergent pas de " trop " de démocratie, mais bien d’un " mal " de démocratie. Que la réponse à apporter n’est dès lors pas le repli vers une démocratie représentative à papa, mais vers un approfondissement de la démocratie et le développement de ses formes les plus innovantes.

Dans son dernier ouvrage (" Contre les élections ", Actes Sud, 2013), David Van Reybrouck montre très bien en quoi la démocratie représentative est de moins en moins adaptée aux sociétés européennes actuelles. Celles-ci ont, en effet, connu une augmentation constante des niveaux d’éducation, une individualisation des déterminants du vote, le développement massif des technologies de l’information, la transformation du rôle et de la temporalité des médias, ainsi qu’une multiplication des niveaux de décision. Malgré cela, la seule évolution majeure apportée à nos démocraties a été l’avènement progressif du suffrage universel.

Le résultat est un profond désenchantement du monde politique: abstention en hausse constante, méfiance vis-à-vis des partis et des hommes politiques, incompréhension et frustration réciproque. Tels sont aujourd’hui les ingrédients qui font de notre démocratie un vrai cocktail explosif.

Selon nous, le désamorçage ne pourra se faire que par une évolution de la démocratie, dont la forme représentative n’est pas la forme la plus aboutie… Deux voies d’évolution nous semblent pertinentes: une vers plus de délibération et l’autre vers plus d’égalité politique.

Dans le système représentatif, seuls les représentants délibèrent entre eux. Dans un système délibératif, le vrai débat, qui constitue un apprentissage à la vie politique, appartient à tous. Les débats sur la taxe kilométrique et l’immigration étaient-ils trop démocratique? Ils souffrent au contraire de l’absence de débat public mené sereinement et intelligemment sur de telles questions. Combien de citoyens roulant peu mais mal informés ont signé la pétition sans se rendre compte qu'au final ils auraient peut-être payé globalement moins de taxe par rapport au système actuel ?

Ecouter, échanger, inventer

Dans le système représentatif, seuls les représentants prennent les décisions. Pourtant, il existe dans nos sociétés une aspiration grandissante à participer aux décisions, que ce soit au sein de la famille, de son entreprise ou dans son quartier. Il devient difficilement compréhensible pour un nombre grandissant de citoyens de ne s'exprimer qu'une fois tous les 4 ou 5 ans. Vu la taille de nos démocraties, il nous paraît aujourd’hui impossible de faire participer tout le monde à la décision, comme cela pouvait se faire dans la cité d'Athènes. Seulement, le développement récent des technologies de communication progressent et de techniques originales et efficaces de prise de décision collective (telles que la sociocratie et l'holacratie, par exemple) permettent d'imaginer de nouvelles solutions.

L’expérience du G1000, à la croisée de ces deux évolutions délibérative et égalitaire, est l’embryon d’avancées significatives dans le domaine, qui montrent que nous sommes tous des citoyens capables, si on nous en donne la possibilité, de dialoguer avec maturité des grands enjeux de notre temps, d’écouter nos semblables, de comprendre nos différences.

N’en déplaise à certains, ce n’est pas parce que ces processus ne sont pas empreints de conflits, de nom d’oiseau et de langue de bois, qu’ils ne sont pas l’expression réellement démocratique de la volonté des citoyens. Simplement, dans un tel cadre, les participants ne représentent personne sinon eux, ils n’héritent du pouvoir de personne. Et il y a là condition fondamentale pour l’exercice de la démocratie dans nos sociétés si complexes : celle de pouvoir écouter l’autre, changer d’avis, obtenir ensemble une décision que personne n’avait imaginée au départ, au service de l’intérêt général. On est bien loin des pratiques quotidiennes de femmes et hommes politiques qui, obligés par la logique électorale, se retrouvent contraints à jouer les marchands de tapis, à manipuler les chiffres, à se battre pour quelques minutes d’audience…

Ce mouvement vers " mieux " de démocratie nous semble enclenché et ne va pas s’arrêter. La classe politique peut essayer de le freiner, mais elle serait bien inspirée de s’intéresser à ces nouvelles perspectives, avant d’attendre que le dialogue ne se rompe définitivement avec des parties entières de la population. Aux politiques qui se plaignent d’avoir affaire à des citoyens bêtes et mal informés, nous affirmons que la meilleure manière de se former à la citoyenneté, c’est de la pratiquer, et ce plus d’une fois tous les 4 ans seulement.

Marc Magnery, 25 ans

Diplômé de sciences politiques et d'éthique à l'UCL, Marc Magnery est conseiller communal Ecolo à Dison et chercheur d'emploi.

 

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