Il faut un ou une "ministre de la Ville" dans le prochain gouvernement wallon

Quentin le Bussy, indépendant, chef d'entreprise, conseiller communal Ecolo à Liège et militant urbain.
Quentin le Bussy, indépendant, chef d'entreprise, conseiller communal Ecolo à Liège et militant urbain. - © Tous droits réservés

Depuis les premiers exécutifs wallons il y a déjà 40 ans, notre Région s’est toujours dotée d’un ministre l’Agriculture et/ou la Ruralité. Cela lui a permis de développer des politiques publiques spécifiques, entre aménagement du territoire, environnement et développement économique.

En revanche, il n’y a à ce jour jamais eu de véritable "politique de la Ville et des zones urbaines" consacrée à ces zones denses d’habitants, d’industries, de services et de fonctions, et évidemment pas de ministre pour la mettre en œuvre ! Or ces zones denses concentrent plus de la moitié de la population wallonne (54%, chiffres IWEPS) et la tutelle sur les ex-Grandes Villes (dite PFGV, Plan Fédéral pour les Grandes Villes) a été régionalisée lors de la 6e réforme de l’Etat, sans que les deux exécutifs de la dernière législature s’en saisissent : plus de 5 ans de perdus ! Quand les grandes agglomérations s’enrhument, c’est tout le territoire autour qui tousse : investir dans les agglomérations profite aux centres et aux communes qui les entourent.

L’immobilisme historique, pour ne pas dire la négation pure et simple du fait urbain wallon, est très pénalisant et doit cesser sans plus attendre. Un nouvel accord de gouvernement régional se négocie en ce moment même et il serait inconcevable que cette dernière fasse l’impasse sur une véritable politique de la Ville et des zones urbaines, d’un.e ministre en ayant la responsabilité et de moyens d’action significatifs.

La réalité territoriale

Les zones urbaines wallonnes concernent peu ou prou 30 à 90 communes (sur 262), près de 2 millions de personnes sur une trajectoire ouest-est avec trois agglomérations hennuyères (dans l’ordre Charleroi, Mons, Tournai), une namuroise (Namur) et deux liégeoises (Liège et Verviers), en plus des effets de débordements de Bruxelles sur le Brabant wallon. Deux sont des métropoles : Charleroi et Liège ; les quatre autres sont des agglomérations significatives.

Priorités : logement, mobilité, social

Les pôles urbains sont liés à de l’habitat historique, à des industries aujourd’hui disparues et à une densité forte, urbanisée en "deux façades". Les communes concernées souffrent particulièrement d’un territoire morcelé (hérité d’une fusion des communes pas toujours réussie), d’une concentration de difficultés (chômage, pauvreté), d’une politique d’aménagement du territoire qui a encouragé la rurbanisation en défigurant les campagnes et d’une absence de moyens criante… c’est-à-dire d’une absence de politique urbaine digne de ce nom. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait : notre région va mal depuis que ces centres urbains périclitent, et l’heure est aux soins intensifs les concernant.

Or un ensemble dense, en termes de politique publique, c’est la fameuse "case compte triple" du Scrabble, c’est là que les investissements sont les plus rentables, avec des effets multiplicateurs nets et immédiats ! Par exemple investir dans du logement urbain c’est tout à la fois préserver des campagnes verdoyantes, remplir les bus intra-muros, s’éviter des embouteillages de navetteurs matin et soir (écoles, industries, bureaux), soutenir le commerce local, lutter contre la paupérisation, épargner de l’argent public (égouttage, eau et gaz meilleur marché à l’installation et à l’entretien), lutter contre le réchauffement climatique avec des habitations économes et thermo-efficaces… La question est : tant qu’à (devoir) construire 1 mètre carré de béton, doit-il trouver place dans un champ, ou dans un chancre ?

Dura Lex Sed Lex

Pour le coup, nos villes et communes souffrent d’un vide législatif béant : par comparaison, les premières lois françaises sur les communautés urbaines datent de… 1966 (et concernent aussi les communautés de communes ou de territoire, pour les zones rurales). Ce sont elles qui permettent aux agglomérations et métropoles tricolores de se doter d’infrastructures adaptées et structurantes (trams, BHNS, logement public), et financent correctement les effets de centralités.

Des législations de ce type existent peu ou prou dans tous les pays d’Europe, mais la Belgique doit se débrouiller avec la Loi fédérale dite "d’agglomération" de 1971, tombée en désuétude très rapidement et dont seules Anvers s’est saisi (Bruxelles s’étant muée en région à part entière, Gand et Charleroi ayant quant à elles réussi leur fusion de 1976, il y a plus de 40 ans…).

Qu’il doive s’agir d’une législation spécifique adaptée, d’un nouveau round de fusion des communes, d’un redécoupage de compétences entre communes, intercommunales ou provinces, il faut d’urgence changer de modèle de pilotage et de financement, si possible en simplifiant le mille-feuille.

Just do it

Aujourd’hui les communes urbaines s’étranglent et les communes rurales sont saccagées par l’urbanisation en ruban. La Région veut combattre l’étalement urbain, avec sa loi de stop au béton, après des décennies d’urbanisation incontrôlée qui a ruiné la typicité de bien des villages et dévoré des terres agricoles pourtant essentielles, avec en conséquence un développement (auto) routier incontrôlable et très coûteux. Mais pour y arriver, elle ne pourra faire l’économie d’une vision et d’une politique spécifiquement urbaine. Il y aurait plusieurs grands gagnants potentiels à cette opération : dynamisme local, finances publiques, qualité de vie et enfin environnement.

La Wallonie a longtemps souffert du saupoudrage : se doter de politiques urbaines c’est au contraire concentrer des moyens en misant sur leurs effets multiplicateur et vertueux déjà expliqués. Ainsi restructurées, chaque agglomération pourrait retrouver son rôle premier, cœur de logement et poumon économique. Cette embellie profiterait à tous les territoires concernés (villes assainies, campagnes préservées), à la population locale (qualité de vie, mobilité pour tous) et aussi aux finances publiques (investissements plus vite rentabilisés, coûts d’entretien moindre, développement économique).

Une politique urbaine et le ministre qui va avec, tous les Wallons ont à y gagner !

 

Quentin le Bussy, 39 ans, est indépendant, chef d’entreprise, conseiller communal Ecolo à Liège et se présente comme "militant urbain".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK